I

 

A-t-on seulement le choix
De marcher dans le sable
Quand, non loin des villes
De pierre, le sable est partout.

Et ce ne sont pas
Les quelques herbes rares
Autour des pierres qui nous
Permettront de l’éviter.

Ce soir, le vent du désert
Se lèvera sans doute. Mais
Il n’évitera pas le sable sûr, ni
Au bord de la mer, la route sableuse.

Ô cette volupté que j’aurai
Demain à marcher dans ce sable
Bouleversant autant que bouleversé,
Inerte sur des kilomètres de distance.

Il n’y aura pas d’instant aussi
Où les sables ne seront déplacés.
Il n’y aura pas un moment où nos pieds,
Où nos corps, où nos esprits

Ne s’entretiendront avec ces sables, et
Cette brûlure des vents inconscients.
Il n’y aura pas d’heure plus affable
Que d’autres, toutes indifférentes.

D’ailleurs, au petit jour,
Je devine déjà un temps choisi
Où la plage, depuis quelques instants
Épouse de l’aube, trompera sa compagne

Avec la lumière plus vive du jour.
Mais cela ne durera guère,
D’ailleurs, comment tromper
Le temps éternel ?

Une fois le soleil haut
Avec ou sans vent, cela n’importe,
Les allées des jardins
Sentiront bon le jasmin.

Les maisons seront blanches.
Ne le sont-elles pas
Déjà, tandis que nous n’y
Figurons pas ?

 

II

 

Il n’y a pas de fleuve
Ni de rivière : le sable partout.
Il n’y a pas de pluie
Ni de cours d’eau

Qui puisse faire oublier
Le pays tout entier : Le sable partout.
Il y a des femmes habillées
De bleu, de blanc ;

Un homme qui passe,
À la peau couleur de cendre.
Un vieux marchand couvre son âne
D’invectives plutôt que de lui pardonner.

Il y a, tandis qu’à nouveau
La ville se rapproche, des
Jardins arrosés où l’herbe
Est grasse comme en Europe,

Des hommes allongés tant
La fatigue de ne rien faire les abrutit.
Assoupis à l’ombre des murs de pierre,
Ils n’ont plus de rêve que de sable.

Et la raison, (s’il en est une),
Qui fait leur somnolence quotidienne
Est indiscrète sans doute.
Les femmes, secrètes quant à elles,

Connaissent bien des vérités
Sur ces hommes qui se veulent éreintés.
Mais nous sommes au pays des mystères,
Au pays où l’on ne peut distinguer

Le sable de la veille de celui de ce jour.
Aussi que dire du songe
De ces hommes emmurés
Derrière leur regard de pierre ?

L’après-midi s’écoule patiemment,
Un peu comme ne s’écoulerait pas
L’eau d’un torrent : lentement,
Lentement, lentement …

Les heures se meurent
Et les hommes se pâment.
Les lauriers en fleurs sont
Le langage propre de ces heures.

 

III

 

Est-ce la faute de ces hommes si
Les femmes aux bras pleins d’enfants
Rivalisent leur autorité avec les couleurs
Un peu trop vives des bougainvilliers ?

Il n’y a pas un instant
Où les rares arbres verdoyants,
(Fussent-ils à fleurs persistantes),
Ne jalousent à leur tour

Les arbustes odoriférants,
Eux-mêmes déjà suspicieux
Aux yeux des femmes affairées
Et des hirondelles amoureuses.

Mais le crépuscule finit bientôt
De tout envelopper.
On oublie jusqu’au lendemain
Les agitations de la veille.

L’air est doux malgré un léger vent
Qui vous réveille. Les hibiscus feignent
De s’endormir comme les hommes,
Puis s’endorment tout-à-fait.

Après avoir, (du moins le pense-t-elle),
Réconcilié les éléments naturels,
La nuit se croit toute puissante.
Dire que certaines femmes, jeunes et belles,

Sont persuadées d’enlacer cet homme
Qu’elles ont secrètement convoité
Mais qui les a plutôt conquises !
Aujourd’hui cet homme s’est endormi.

Que n’a-t-il, en d’autres temps,
Supporté leurs plaintes, quelquefois
Longtemps durant, à côté des gémissements
Des enfants enlacés qui sont en général les leurs.

Aussi, que le sable soit partout,
Ailleurs ou ici même, les pas
Dans les traces des femmes que l’on aime
S’effacent dans le vent,

Se jouent avec les sables,
Se perdent et se retrouvent
Quelquefois dans les chantiers
Inachevés des autres hommes.

Il n’y a pas de route où l’on se perde.
Il n’y a que des routes perdues …

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