I

Au fond de l’aquarium
Immense et bleu
Reposent négligemment
Les tortues de l’Enfance !

Les faibles courants d’eau
Y perpétuent leurs songes,
Les aspérités de pierre : leurs mensonges
Comme des miroirs !

Les algues vertes et blanches
Se couchent sur le dos des pierres.
Les herbes noires se déhanchent
Pourvu que danse leur crinière.

Et, dans le matin secret
Où, loin de tout, planent les condors,
Durant la vie même qui se crée,
Les enfants dorment encore …

Et, dans le petit matin muet
Où les baisers se donnent longtemps,
Combien s’étonnent leurs jouets
De ne plus entendre aucun chant !

Car de chants enfantins
Les pluies se sont faites gourmandes !
Par devant même leur destin
Les pluies vastes de ce monde …

II

Il faut dire que les pluies chastes
De l’été se font rares depuis
Que les ciels ténébreux séduisent
Les eaux vastes de nos songes.

Tant d’hommes ont chanté jadis
Leur impatience à vivre
À l’égal des hommes fiers,
Dans la lignée des hommes forts.

Tant d’hommes ont murmuré
Longtemps le souhait
D’égaler les cieux mêmes
Dans leurs prouesses de mensonge.

Il faut dire que les pierres,
Aussi vastes fussent-elles,
Et sur le dos desquelles reposent
Le corps des femmes

Resplendissantes, réchauffent
Autant leurs membres languissants
Que leurs poitrines lourdes
Comme des étoiles !

D’ailleurs que vaut cette chair
Frêle et délicate, fut-elle d’ambre
Et de haute lignée, fragile ou agitée
Non loin des grandes pierres

Posées sur la rive,
À côté des petits cailloux,
Juste derrière le sable
Parfaitement dispersé sur la lande ?

III

Hélas,
Tant de vents bruyants se sont levés
Même quand nul ne les attendait plus.
Hélas,

Tant de jours pesants se sont dressés
Encore à la face de nos songes.
Et puis l’eau de tant de fleuves s’est écoulé
Dans la quiétude

Des soirs de mai.
Tant de vagues
À l’approche des petits matins blêmes.
Tant d’eaux vastes

Là où nul ne soupçonne
La présence
D’étendues d’eau.
Tant de nuits

Sur le dos des hommes endormis.
Tant de songes
Dans les yeux mi-clos
Des femmes allongées …

IV

Il faut dire
Que les palais antiques cernent
Si bien la Cité
Que les robes légères des femmes déjà citées
N’incendient plus désormais
Que le cœur des hommes
Nouvellement nés,
Que la paille de leurs toits de chaume
Qui leur servent d’abri.

V

Il n’y a rien à faire.
Quand les enfants ont assez dormi,
Qu’ils ont parcouru l’Univers tout entier
Dans leurs songes et leurs rêveries,
Que leurs yeux malicieux
Se sont rouverts doucement
Sur le petit carré de drap fripé
Qui les couvrait, ce sont leurs parents
Bientôt qui s’en sommeillent.

Il n’y a rien à faire.
Lorsque les hommes se sont nouvellement vêtus
De chemisettes de soie roses,
Ce sont leurs épouses mêmes qui,
Entre elles, se vêtent de tenues plus légères
Que celles qu’elles portaient encore
Tandis que leurs époux les convoitaient déjà
Et que leurs yeux envieux prenaient, par mimétisme,
La couleur de leurs yeux de jeunes filles.

Il n’y a rien à faire.
Les voilà bien, ces hommes, debouts et fiers,
Ardents sans être convaincants,
Cruels quelquefois,
Dérisoires à proportion
De leur désespoir. Debout toujours et vivants,
Sans que nul n’ait envie pourtant
De les y voir plus longtemps
Que par nécessité.

Les voila bien, ces hommes éreintés,
Dans le pas des autres hommes,
Et de tous ceux qu’ils ne connaissent pas encore,
Ou dans le pas même de leurs frères,
Sur le sable prégnant
Et combien de fois marqué
Du pas de tous les hommes
Et par conséquent
Du pas de leurs propres pas …

Les voilà bien, ces hommes enchantés,
Dans le sourire nacré et innocent
De leur progéniture,
Dans l´embrasure
De beautés passagères,
Dans l’appréhension vaine
De désirs de conquêtes,
Dans l’inquiétude enfin, quelquefois,
D’inassouvissements de chair.

VI

Mais le bleu du ciel clair
S’étire depuis peu et l’on
Dirait que les voiles des bateaux
Blanchissent l’horizon.

Le bleu du ciel
Démange les ailes
Déployées
Des tourterelles.

Avec raison
La corolle des fleurs
S’épanouit
Sous les battements d’ailes.

En dépit des vents affaiblis
Les drapeaux d’innocence
Démangent longtemps durant
Et le jour et la nuit.

Le bleu du ciel clair
Balance entre un horizon
Qui se confond
Et un azur sans étoile.

Le bleu du ciel clair
S’immobilise lentement.
On dirait bientôt
Comme une eau stagnante

Au bord d’une rivière en pente,
Un peu comme en prison et serpentant
Qu’en même négligemment
Au creux d’un joli vallon.

Le bleu du ciel
Toujours plus clair
Comme les fleuves ravis
Grandissent en dépit de nos songes.

Le bleu du ciel
Toujours plus clair
Comme les rivières s’immiscent
Prudemment telles des éponges.

Le bleu du ciel
Parfait
En dépit de l’appréhension
Du Monde

Que nous avons tous
Mais qu’à nos amours jamais,
À nos amours les plus récentes,
Bien sûr, nous n’avouons !

VII

Et le jour advient pourtant. Le jour !
Enfin se dit-on.
Le jour éternel à la face de ce Monde.

Le jour serein, loyal, généreux.
Et même si ployant quelquefois
Sous toutes les lumières de ce Monde :

Unique cependant à sa façon
Délicieuse et discrète de se glisser
Dans le limon des amours mortes !

VIII

Et le jour s’en vient aussi
Langoureux à dessein.
Le jour splendide à proportion
Que la lumière s’éternise.

Le jour majestueux et impériale,
Longtemps d’humeur égale.
Le jour sans état d’âme, à défaut
Peut-être de vouloir nous plaire,

Nous convainc-t-il mieux
Ainsi, de la sorte,
Sans avoir l’air,
Par la splendeur de ses vœux :

Fournir aux hommes
Que nous sommes
Le regard le plus pur sans pour autant
Qu’ils se crûssent éternels !

IX

Et le jour s’en va aussi. Le jour !
Enfin se dit-on.
Ayant courbé l’échine
Sous toutes les lumières de ce Monde,

Essentiel tel un paravent de fortune.
Si convoité, si vénéré aussi parfois,
N’en est-il pas moins lui-même
Indifférent aux choses de ce Monde.

Les hommes avides s’en pourvoient.
Les femmes lascives ou laborieuses
S’en délectent.
Les soleils lointains s’en inspirent.

Et le jour s’en va aussi,
Sans rien dire,
Sans que nul n’en sut rien,
Sans que les Dieux mêmes n’y pussent rien.

Le jour s’en va
Sans avertir,
Comme les vieilles amours
Inexorablement se sont tues.

X

Rien, semble-t-il
Depuis que le jour s’en est allé.
Rien. Sinon le Temps tel une offrande
À la face des humains.

Rien que le Temps même,
Fut-il inflexible et indomptable,
Aurait permis aux choses les plus rares
De côtoyer les plus quotidiennes :

Les grappes de sourires
Avec les angoisses d’avenir,
Les soleils d’amertume
Avec les soupirs de pierre,

Les ombres
Avec les fontaines éclatantes,
Les regards d’innocence
Avec les dangereuses vertus !

Rien
Sinon les pierres qui ne se sont jamais levées.
Rien
Sinon les Amours qui ont gonflé malgré tout

Et surtout
Malgré tous les malentendus.
Rien
Sinon dans le soir couchant

Et sous nos yeux étonnés
La Beauté éternelle
Des herbes hautes dans les bosquets,
Des flammes jaunes, rouges

Et bleues dans la cheminée,
Des sables blonds et fins comme le chagrin,
Des silences inespérés,
Comme un esclaffement de voix !

XI

Mais voilà bien que sans raison
Les vents de terre se sont levées …

Et que de toutes les façons possibles
Les hommes se sont allongés …

Que les enfants fluets
Se sont faits irrésistiblement beaux …

Que la mer secrète
S’est énamouré …

Que la nuit profonde
A balisé nos plus vastes sentiments …

Que la pluie inflexible
N’attend plus qu’un signe

(Fut-il imperceptible à nos yeux)
Pour intervenir à son tour.

Toute la pluie du Monde
Impure mais nourricière

Toute la pluie du Monde
Ainsi que toutes nos Amours !

XII

Or fut-elle par moment moins sûre,
Fut-elle par endroit courroucée,
La pluie du ciel s’écarte finalement
Du chagrin des hommes désabusés.

Or fut-elle durant quelque temps impure,
Fut-elle non loin de là brisée dans son élan,
La pluie du ciel s’éloigne davantage encore
Des tortues de l’Enfance

Dispersées au fond des bassins.
La pluie du ciel n’entend plus rien
Des chants enfantins, convoite
Bientôt quelqu’autre Nature,

Volage autant que tous les vents,
Disparaît quelquefois tant,
À certains endroits, qu’on en oublie
Même jusqu’à son existence !

XIII

Après la pluie d’ailleurs
Je vois bien qu’il est temps
De profiter du jour
Comme s’il s’agissait
Du premier jour …

Qu’il est temps
D’enlacer les courbes
Les moins chastes,
D’enserrer de ses mains fières
Les seins les plus pesants …

Qu’il est temps d’embrasser
Les jeunes femmes sur la bouche,
Toutes les jeunes femmes,
Comme s’il s’agissait
D’embrasser toute la Nature.

Qu’il est temps de réveiller
Les enfants endormis depuis l’autre soir,
De s’approcher d’eux
Comme des êtres affables,
De percevoir leur petit souffle,

De goûter à la sérénité de leur visage,
À la fragilité de leurs yeux mi-clos,
À la légèreté de leurs paupières lourdes,
À la beauté de leurs joues couleur de sable,
De leur petit nez immobile,

De leurs lèvres,
De leurs cils,
De leurs cheveux blonds et bouclés,
De leur front derrière lequel
S’agitent sans doute

Depuis peu
Leurs rêves les plus secrets,
S’entrecroisent
Leurs peines
Et leurs joies.

Qu’il est temps de mourir enfin sans doute,
Comme si cela avait de l’importance !
Qu’il est temps de ne plus avoir le temps
Même de s’assoir, même
De s’émouvoir.

XIV

Après la pluie fière et inévitable,
Je vois bien qu’il est temps
De ne plus s’aimer
Comme jadis nous nous aimions,

De ne plus s’aimer
Finalement
Entre nous soit dit
Qu’après s’être rendu à l’évidence :

Il n’est point d’amour
Sans avoir aimé,
Il n’est plus d’amour
Après avoir aimé !

Bref il n’y a d’amour
Que durant le temps
Des amours. Ni avant
Ni après …

XV

Après la pluie,
Je vois bien qu’il est temps
D’improviser comme le firent
Tantôt nos songes irritables …

De s’acclamer les uns les autres
Comme la Nature lorsqu’elle s’affole …
De s’éprendre quelquefois sans raison
Comme, d’innocents qu’ils furent,

Les oiseaux se sont faits désirables !
Après la pluie enfin, je vois bien
Qu’il est temps de poser son dos
Sur les pierres les plus lisses

Comme le firent jadis les femmes …
D’offrir des mots rassurants
Ou plutôt des preuves d’Amour
Comme,

Lorsqu’on est religieux
Et qu’on a le souci
De son Avenir spirituel,
On offre son Âme à Dieu !