I

Des mots.
Toujours des mots.
Longtemps des mots nouveaux
Ou anciens.

Des mots distincts
De ceux de la veille.
Des mots inéligibles
Au cénacle des mots …

II

Des mots sur les choses inertes ;
Sur celles semblables à celles
Qui furent exactement ce que
D’autres mots jadis décrivirent.

Des mots pourparleurs de chants.
Des chants négociateurs de mots.
Et, au delà des mots et des chants,
Au delà des vents sur les plaines étourdies,

Se frôlant et se côtoyant sans cesse
Des hommes et des femmes faisant commerce
De leur âme et achevant provision de soupirs
Et de sanglots sous les tentes ensablées.

III

Qu’épousez-vous bientôt
Les parfums enivrants de vos propres paroles :
Frères humains parmi tous les mots migrateurs,
Parmi tous les mots enchanteurs ?!

Le jour se couvre
De nuages pondeurs
D’ombres
Et de lassitudes …

L’aube sans doute a déchanté
À la faveur des trop rares
Lumières blafardes
De l’été.

IV

Et tous les hommes comme les femmes
Ont pris cette habitude qui les fait vivre
De telles façons, légères ou rudes, mais
Qui ne sont jamais les mêmes que celles de la veille :

– Fouiller sous des monceaux de linge,
Porter ses regards nouveaux aux bigarrures
Des chemises de nuit, des jupes trop courtes
Fussent-elles rapiécées, des lingeries et des dentelles …

– Par petits groupes, se courber
Sur des draps d’arc-en-ciel, s’éreinter
Souvent à l’approche de midi, s’atteler
À la découverte des petites ombres de la terre …

V

– S’exténuer à la respiration des épices,
À la transpiration des châles.
Mais ne jamais s’étonner de cette hébétude
Fréquente derrière la porte de leurs paroles …

Et puis des mots.
Toujours des mots.
Longtemps des mots
Nouveaux ou anciens.

Et puis des eaux.
Souvent des eaux
Stagnantes au fond
Des puits, derrière les jardins.

VI

Et puis des herbes.
Souvent des herbes sales,
Mais jamais aussi salies
Que les sables après la pluie.

Et puis ces sables mêmes.
Ces sables que l’on sait
Gorgés d’eau au prises
Avec nos âmes conquises !

Enfin toujours ces mots
Qui n’ont jamais eu
Que la respiration
De leur souffle …

VII

Toujours ces mêmes mots
Qui n’ont jamais soufflé
D’autres vertus que celles déjà
Bien connues des autres hommes.

– Ont-ils dansé dans vos esprits,
Cette nuit, ces mots choisis
Et que vous vouliez dire
Après qu’ils furent élus ?!

– Ont-ils séduit
Ou dissuadé plutôt
Celle que jadis
Vous convoitiez ?

VIII

– Ont-ils fourni bientôt
Cette réponse même inattendue
À celui qui n’a jamais su lever
Vos secrets ni vos désirs ?!

– Ne vaut-il pas mieux
Un vaste et franc silence
Ininterrompu
Que ces langueurs en demi-teintes

Balançant entre l’indigence
D’un mauvais esprit et la fausse pudeur
De flatteries mal faites
Quand elles ne sont pas mal dites ?!

IX

Hélas et quoique toutes les ferveurs
Se soient tues, les mots dressent toujours
Leur Empire sur les choses qu’ils convoitent,
Sur les êtres qu’ils courtisent.

Hélas et quoique l’ horizon des mots
Aient perdu de sa magnificence, son Empire
Perdure malgré les lassitudes, son Empire s’insinue
Jusqu’à imaginer même les phrases les plus inintelligibles !

Ainsi, depuis toujours, des mots.
Toujours des mots.
Longtemps des mots nouveaux
Ou anciens.

X

Des mots distincts
De ceux de la veille.
Des mots inéligibles
Au cénacle des mots …

Et pourtant à la naissance
Des mots nouveaux toujours
Se désaltèrent les femmes nouvelles
Avec l’aisance coutumière des femmes en fleurs.

Et pourtant à la naissance
Des amours imaginaires
Les mots enchantent les esprits
Que la Nature quelquefois a délaissés.

XI

– Arbres de couleurs.
Muret où meurent les oliviers.
Filet d’eau sous les tonnelles.
Terre de sable.

– Sables des âmes
Avec tous les cours d’eau
Consanguins
Des hautes mers …

Et pourtant, héroïques
Avec leurs allures de courtisanes,
Et leurs façons d’étourdir l’esprit
Des hommes désabusés,

XII

Les femmes sont devenues des pierres
Légères sur lesquelles poussent leurs
Soupirs, les fleurs maladives
Que les hommes y cultivent.

– Aube transitoire des gestes purs.
Formes qui illustrent la Beauté !
Élégance illusoire des jambes
Autant que des bras.

– Feuilles des arbres posées
Sur les graviers de nos âmes,
Fussent-elles mortes comme les mots,
Fussent-ils en deuil, déposés sur nos consciences.

XIII

Des mots.
Toujours des mots.
Longtemps des mots nouveaux
Ou anciens.

Des mots distincts
De ceux de la veille.
Des mots inéligibles
Au cénacle des mots …

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