I

On a posé des livres
Sur du bois d’acajou
Et des journaux et des bijoux.
On a posé des livres.

On a laissé le temps
User tous nos espoirs,
Tous les secrets de nos armoires.
On a laissé le temps.

II

On a vu tomber les soirs
Comme tombent les sentences.
Avec le crépuscule immense,
On a vu tomber les soirs.

On a voulu restaurer les reliures
Des ouvrages trop fatigués,
Recoller les dos imparfaits…
On a voulu restaurer les reliures.

III

On a pas cesser de vouloir
Éperdument conserver
Notre Esprit et notre Savoir.
On n’a pas cessé de vouloir…

On a laissé négligemment
En équilibre instable les brochés,
Protégé les reliures signées
Derrière les vitrines de merisier.

IV

On a été jusqu’à sacrifier
Tout le temps de nos propres vies,
Précieuses pourtant avec nos envies,
On a été jusqu’à sacrifier.

On a même oublié qu’on avait oublié
Que les meubles en bois sont remplis quelquefois
De vaines promesses et de mouchoirs bien pliés.
On a même oublié qu’on avait oublié…

V

Pas le moindre sursaut de mémoire
Hélas, après avoir ouvert les tiroirs.
Et pour que tout demeure à sa place,
Pas le moindre sursaut de mémoire.

Il faut se dire alors qu’on a bien fait
De poser les livres sur du bois d’acajou,
Et les journaux et les bijoux.
Il faut se dire alors qu’on a bien fait.

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