I

 

Quelque temps durant nous avons été heureux.
Les jours s’écoulaient serpentant lentement.
Les heures s’évinçaient indolemment.
La lumière s’égrainait dans un vase creux.

Quelque temps durant le soleil n’avait aucune importance.
La vie courait dans les chemins forestiers. Nos esprits
Prenaient leurs découvertes pour des acquis.
Les serpents dansaient sous les fougères immenses.

Et que l’avenir nous promette une source
Plus fraîche, cela ne nous préoccupait pas.
Les fleurs explosaient leur couleur dans une course
Effrénée. Nos regards ne s’attachaient pas

À scruter les lignes subtiles d’un horizon imparfait. Nos soupirs
Avaient cette jeunesse qui nous donnait de la force à repartir.
Nous avons su quelque temps nous attarder sur notre désir
Ardent à vivre comme des enfants. Tout notre plaisir

Résidait dans la fraîcheur de notre perception des choses.
Il faisait beau même lorsque les couleurs de l’horizon prenaient
Des teintes un peu grises, des parfums inodores les roses,
Les pages blanches des livres anciens des rousseurs qui nous déplaisaient.

Il faisait chaud dans nos cœurs lorsque nous nous retrouvions
Les soirs de fête. Les longues nuits qui suivaient
Nous offraient le temps nécessaire pour que nous nous entendions
Mieux. Les murs blancs de nos chambres nous faisaient

Un rempart à nos ennuis. Les pluies ne nous effleuraient plus.
Nos lits nous servaient de caravane pour de plus longues traversées.
Il n’y avait pas de soir durant ces fêtes où nos esprits bercés
Ne s’enchantent au moindre bruit, moindre chant, moindre livre lu.

On se sentait tellement protégé que nous n’estimions pas bien
L’écoulement imperceptible du temps passé et ses dangers.
Les oiseaux de paradis frôlaient nos ambitions et nos liens
Avec la Nature nous offraient seulement de passer

Notre temps sans considérer avec trop d’insistance
Nos propres états-d’âme. Le désert de nos consciences
S’appesantissait au milieu de périodes plus fastes.
Nos désirs déployaient leurs palmes les plus chastes.

 

II

 

Il y avait même des moments de courtoisie entrecoupés
De politesses qui nous rendaient les uns les autres
Aimables et redevables. Nous aimions découper
Les jours de sorte que nos nuits soient tout autre

Et que nous puissions ainsi apprécier notre civilité.
De grands vents poussaient de grands cris, quelquefois,
Dans la plaine étourdie ou sur les toits des cités.
Nous chantions, ensembles réunis, à voix haute.

Nous ne jugions rien, tant nous nous sentions immunisés.
Les arbres bien alignés le long des rues nous indiquaient le chemin
Le plus fraternel. Mais nous nous laissions rarement prendre
Par la main. Les routes les plus simples nous semblaient

Déguisées de façon théâtrale ! À cette époque, nous ne nous
Méfiions pas des impressions dictées par nos propres sentiments.
Nous parcourions des étendues nouvelles, nous
Cultivions de petites parcelles de terre noire patiemment.

Et l’azur n’évoquait rien de plus pour nous que ce moment
Privilégié où les astres brandissent leurs plus beaux atours
Afin de séduire celui ou celle qui prend, tour à tour,
La main de l’autre afin de la couvrir de baisers,

Lui offrir de tendres épanchements, l’effleurer de subtiles caresses.
À cette époque, nos amours ne duraient que le temps d’une nuit riche
Et intrépide. Nos bons sentiments ressemblaient à une terre en friche
Que nous avions à cœur de retourner. Notre paresse

Nous donnait quelques satisfactions. Notre gentillesse
Envers nos proches nous comblaient sérieusement
D’un sentiment de tendre apaisement.
Notre bonheur et notre plaisir donnaient leur Messe

Régulièrement à nos cœurs d’enfants. Nous prenions
Notre Vie comme une chose évidente.
La Nature nous l’avait offerte. Nous devions
Nous l’accaparer telle une Dame aimante.

 

III

 

Bien sûr nos esprits avaient du mal à s’élancer
Dans des plaines désertées à l’herbe grasse
Et aux oiseaux enchantés. Nos corps peinaient à danser
Quand il le fallait. Nos prétentions étaient lasses

De leur absence quasi totale d’ambition. Les heures
Si longues où nous espérions notre propre révolution,
Imprégnaient notre personnalité. Nous n’avions ni peur,
Ni n’étions satisfaits. Pratiquement dépourvus d’émotion.

Nous ressentions certes nos collisions enfantines
Et nous prenions goût dans les écoles aux odeurs de cantine,
Aux parfums ingrats des herbes coupés des campagnes,
Aux subtiles exhalaisons des pins immenses des montagnes.

Il nous fallait des musiques particulières pour nous étourdir,
Des voix douces prononcées suavement au bord de nos oreilles
Pour nous séduire et aussi nous faire un peu grandir. Pareil
Aux aurores des étés innombrables, nos regards affolés

Suspendaient toute leur attention afin de goûter secrètement
Aux Joies toute intérieures de se sentir simplement
Heureux de vivre. Nous nous épanouissions patiemment
À l’abri des remords, à l’écart de toute forme de ressentiment,

Non loin de plaisirs imminents et de sourires de gens
Qu’on aime. Nous inventions quelquefois des jeux à partager
Avec nos frères. Nous désirions leur Bonheur même
Si, à ces jeux, ils préféraient bien sûr l’emporter sur nous

Et sentir du coup notre déception de ne pas avoir pu
Au moins partager avec eux ce frisson offert par la victoire.
L’hiver nous traversions les rues étroites des grandes villes, mus
Par une volonté de nous emparer toute ensemble et du jour et du soir.

Il nous fallait nous gaver de tout et la nuit splendide nous
Ouvrait ses bras immenses dans lesquels nous nous précipitions.
Nous aimions l’accalmie que nous procurait le soir. Nous
Dansions entre nous tels des enfants un peu stupides.

L’amour-propre n’était pas notre fort. Nous lui préférions
Notre ambition à vivre magnifiquement et simplement
Dans un espace où notre fierté s’adoucissait. Nous riions
Entre nous et la nuit nous éloignait de nos propres sentiments.

 

IV

 

Parfois nous regardions les étoiles. Elles nous donnaient
L’impression d’avancer toutes ensembles dans notre direction.
Nous inventions leurs courses et de belles histoires
Naissaient sous nos yeux qui nous laissaient croire

Que notre vie était un festin où tous nos cœurs
Battaient d’une très particulière vigueur.
Nous nous regardions alors, les uns les autres, fiers
D’avoir créé un Monde où nos voix comme des prières

Lavaient entre nous nos soupçons de mésentente. Nous aimions
Savourer les instants de nos rencontres qui n’en finissaient
Plus de nous ravir. Lorsque la nuit tombait nous goûtions
La fraîcheur de certaines brumes qui se réunissaient

Dans les parcs des villes, le long des berges du fleuve,
Non loin des Palais que jadis les Maîtres du Monde avaient
Construit, lorsque les Rois et les Princes privilégiaient
La hauteur de leur vue à la bassesse des couleuvres !

Nous étions en ces temps reculés à l’origine du Monde.
Mais, plus tard, lorsque nous vîmes l’évolution des choses,
Alors nous fûmes véritablement consternés, moroses
Quelquefois, stupéfaits et effrayés de ces bêtes immondes

Qui prenaient la place des anciens Empereurs philosophes,
Pour mener le Monde à sa ruine, conduire les hommes
À la plus singulière impasse, mais aussi faire peur aux
Enfants imprudents et conduire la Nature à l’abîme

Comme on mène les troupeaux de bœufs à l’abattoir !
On aurait tellement aimé conserver nos belles histoires
D’étoiles avec leurs courses éperdues et leurs fantaisies
De lumière. Plutôt que de chercher à laver les pages moisies

Des livres que nous aurions mieux fait de ne jamais conserver,
Nous aurions dû mieux chercher à évaluer notre entendement,
Mieux cultiver notre patience dans les épreuves convoitées,
Mieux jouir de notre Passion de vivre indolemment …

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