I

Il faut être allé à Florence,
En pays d’Art et de Beauté,
Pour ne plus jamais renoncer
À l’harmonie d’une cité ancienne
Qu’on ne soupçonnait pas.

De fait, nous sommes arrivés vers midi
Au cœur de la capitale toscane.
Il faisait chaud. Longtemps nous avons marché
En longeant quelques-uns des plus beaux
Édifices de la Renaissance italienne.

Les églises, aussi fameuses que
Santa-Maria-Novella,
Resplendissaient sous la lumière éclatante.
Le Dôme, aussi majestueux qu’un vieux patriarche,
Nous annonçait l’entrée des Offices.

L’arche du Ponte Vecchio, dessiné jadis
Par les géomètres du temps,
Scindait la ville en deux,
Endossant peut-être l’Éternité
Engagée depuis longtemps…

Le soir venu, nous nous sommes arrêtés dans un couvent,
A quelques mètres de la chapelle Brancacci.
Entourés de sœurs en prière, nous longions
De longs couloirs qui nous amenaient,
Chacun, à nos chambres respectives.

Une sœur ouvrit la porte de la mienne,
Puis disparut. J’entrais. Je déposais
Mes bagages. Sans attendre davantage
Je m’allongeais sur le lit
Dans l’obscurité. Il faisait nuit.

Là je goûtais un repos bien mérité.
Sans m’être déshabillé, je m’endormis.
Plus tard, je dus pourtant me réveiller,
Surpris par une douleur intense
Au bas ventre.

II

Une de ces douleurs
Lancinante et profonde
Qui ne vous laisse pas de répit.
Je me tournais à droite, à gauche.
J’apposais le plat de mes mains fraîches

Sur la peau qui couvrait ma vessie
Et qui semblait ne rien ressentir
À ce moment-là.
La douleur était toute intérieure.
Rien n’y fit, je dus me résoudre

À me lever et faire quelques pas.
Quelques minutes passèrent
Mais la douleur ne passait guère.
J’ouvris la porte. Je marchais
Dans le couloir aussi silencieux

Qu’il ne le fut la veille au soir.
La douleur me faisait souffrir vivement
Surtout par intermittence.
J’eus la curiosité de regarder l’heure
Sur une horloge, non loin,

Posée sur un guéridon.
Quatre heures du matin.
Epuisé de fatigue et de douleur
Je décidais de retourner
Dans ma chambre,

Me poser sur le lit, où le sommeil
Saurait (je l’espérais du moins)
Dissoudre la fatigue et la douleur,
En même temps,
Quelque part dans mon corps abattu.

Puis, après avoir beaucoup transpiré,
Éperdu et hagard,
Quelques instants avant l’aube,
Je m’étais rendormi. Je crois qu’alors
La douleur persistait encore.

III

Après la première messe,
Vers six heures,
Nous fûmes réveillés
Par le son caverneux des cloches du Saint Office.
A cet instant,

Je suis sûr que je ne souffrais plus.
Plus tard,
Sans comprendre davantage
L’aventure de l’autre nuit,
Je rejoignais mes amies qui avaient

Quant à elles,
Certainement dormi comme des anges !
Bientôt nous nous séparâmes à nouveau.
Les uns partirent pour d’autres lieux saints,
Les autres demeurèrent au couvent.

Moi, je me remis à marcher dans la ville,
Comme la veille, mais sans aucun but,
Seul cette fois-ci.
Je ne croisais que des visages inconnus.
Personne ne me vit

Et moi-même je ne vis personne.
J’étais complètement absorbé
Par la beauté insouciante des lieux
Que je traversais. Je m’arrêtais vers midi
Dans un endroit fort simple

Où se restauraient les gens du pays.
Déjà je ne pensais plus à la douleur de l’autre nuit.
Je me disais qu’elle s’était sans doute,
Avec les chants religieux,
Miraculeusement évanouie !

Je ne pensais plus à la chaleur étouffante.
Je ne pensais plus au petit jardin discret
Au sein même du couvent ; à cette soeur
Qui me fit la conversation à propos du soin
Qu’il y fallait apporter quotidiennement.

IV

Je ne pensais plus aux lauriers, au romarin,
Au potager. Je ne pensais plus aux jeunes filles
Qui m’avaient accompagné.
Je ne pensais plus à ce qui
M’était arrivé dans la nuit.

Je ne pensais plus qu’il me faudrait repartir,
Quitter ce lieu,
Abandonner le mélancolique apaisement
De ne compter pour personne.
Je ne pensais plus aux êtres qui m’étaient connus

Et que j’aurais sans doute négligés
Si j’y avais seulement songés à cet instant.
Je ne pensais plus à rien
Lorsqu’une femme assez jeune
Et nantie d’un tablier de servante

Me demanda si je désirais autre chose.
Hâtivement, je me construisis une pensée
Apte à lui répondre dignement.
Manifestement, je dus lui paraître
Absent et lointain.

En effet je n’étais pas capable de l’entendre
Et par conséquent encore moins de lui répondre.
Durant quelques secondes,
Je tentais de recouvrir mon esprit.
Et comme je n’y parvenais pas complètement

Je me précipitais sur la première réponse qui me vint
À l’esprit.
Je lui dis : Non merci !
Je me demandais si la servante
S’était douté de mon état.

J’espérais qu’elle ne s’apercevrait de rien.
Je voulais qu’elle soit tellement absorbée par
L’ingratitude de son travail
Que rien de mes états d’âme ne pût
Ni l’affecter ni l’émouvoir.

V

En fait, elle s’enquit de ma réponse
Et sans être troublée davantage
Que si elle se fût adressée à un autochtone,
Elle retourna au bar
En lançant la commande du déjeuner

D’un couple qui me faisait face.
Mais ce court instant où la servante attendait
Ma réponse ne manqua pas de laisser quelques traces
Dans mon esprit.
Il ne s’était pas écoulé une trentaine de secondes

Que déjà ma pensée vagabondait à nouveau.
Aussi, je décidais d’interrompre le cours
Tumultueux et désordonné de ses épanchements.
Je venais sans doute de comprendre
Qu’aussi brève et fragile soit la vie d’une pensée

Ou d’une émotion, il y a encore et toujours
À côté de vous, non loin de cela qui vous enchante,
Des êtres de chair et d’ombre qui ne sont là
Ni au service de vos rêveries ni
Au petit soin de vos tourments.

Et cette idée soudainement apparue,
Sans me distraire complètement
Du bien-être qui m’habitait,
Me fit pourtant l’impression d’une révélation.
Il n’y avait plus seulement

Le voyage d’une âme
Au pays où les beautés sont reines,
Où les actes d’amour sont des professions de foi.
Il n’y avait plus ni palais de marbre
Construits jadis par d’autres hommes,

En d’autres temps, à la gloire
D’autres princes, ni sculpture grandiloquente
À la Michel-Ange, ni portraits
Aux cheveux bouclés de
Piero della Francesca.

VI

Il y avait au fond d’une salle sombre,
Une toile cirée sur une table où étaient posés
Un verre, un cendrier, une serviette
En papier, des assiettes sans motifs
Et des couverts !

Il n’y avait plus que moi-même :
Adam chassé du Paradis terrestre,
Ici non pas accompagné d’Eve tel que
Les figura jadis Masaccio
Dans la chapelle Brancacci.

Là, esseulé plutôt, chassé non seulement
De Florence mais encore de ce lieu
Où naquirent toutes ces impressions vécues
Durant ces heures où le temps glorieux du répit
Avait survécu à celui, piteux, des Ennuis !

La réalité, à la lumière de cette trattoria
Où les hommes et les femmes négociaient
Quelques-unes des parcelles de leur vie respective,
Etait aussi oppressante que pouvaient être
Bouillants les pavés de la chaussée.

Je décidai de me lever.
Puis, après avoir réglé ce que je devais, je sortis.
Dès lors, je compris que les heures qui me restaient
Avant mon départ ne seraient plus faites
Que de rendez-vous prévus, de chaleur éreintante

Que l’on ne découvre plus et qu’il faudra pourtant supporter.
Désormais il ne me restait plus que des banalités
À la rencontre desquelles je ne pouvais me soustraire.
Alors il me revint cette idée née de l’apparition
De la servante, cette révélation suivant laquelle,

À s’entretenir trop avec ses propres songes,
Il y a des êtres et des choses que nous n’apprécions pas
Parce que nous ne les voyons pas !
De nouveau je me sentais détendu et disposé
À affronter toutes les coïncidences…

VII

…Epouses de tous les hasards !
Mais cette disposition ne servit à rien
Car je venais d’apercevoir, à l’endroit fixé la veille,
Les jeunes filles qui m’avaient accompagné
Et qui venaient tout juste de me rejoindre.

En même temps que nous nous rencontrions
Je revoyais non pas seulement deux personnes
Que je connaissais mais je découvrais encore
Deux êtres qui avaient pu subir, à leur tour,
D’autres impressions des endroits

Qu’elles avaient dû traverser.
Cependant le temps passait plus vite que celui
Qui m’eût été nécessaire pour dégager cela même
Qui avait changé dans la qualité d’âme de mes compagnes.
Mais le temps passait plus vite

Que le train qui m’emportera. En effet,
Il me fallut bientôt oublier Florence toute entière,
Elle-même telle une jeune femme
Que je venais tout juste de découvrir !
Je n’arrivais pas à me résoudre

À l’abandonner complètement.
Je ne pouvais laisser derrière moi
Cette ville magnifique où
J’avais eu tant de révélations,
Où j’avais ressenti tant de vérités,

Où je m’étais plongé dans ses bras sinueux
Avec tant de volupté !
Il faut se dire qu’une ville peut vous donner
L’impression d’une jeune fille
Que vous pourriez aimer.

Florence fut son nom.
Il faut se dire qu’une ville peut vous donner
L’impression d’un visage admiré.
Ses yeux seraient mi-clos,
Son nez fin à peine autant…

VIII

…Que ses sourcils,
Ses lèvres au dessin si parfait,
Ses cheveux bouclés et son air d’innocence
Et d’ingénuité auquel évidemment
Il ne faut pas se fier.

Il faut se dire qu’une ville peut vous donner
L’impression d’un corps désiré.
Mais je crois que je ne saurais assez bien
Vous décrire les soupirs d’une ville
Au crépuscule du jour,

Quand le soleil caramélise depuis peu
L’ardoise efféminée des toits irrésistibles !
Derrière la ville, la campagne rose
Muselle ses enchantements au contact du soir.
L’horizon émotionné, ce vieil orateur

Témoin de tant d’oracles, apporte
Avant de s’assoupir, finalement,
Son assentiment à l’accouplement
De la vieille ville et de la lumière
Affaiblie du couchant !

Des couleurs mauves et bleues,
Pâles et tristes,
Colorent les bras sinueux
De la Cité.
Tout, en cette fin du jour,

Conspire à la lente mais sûre
Brisure de nos esprits influençables,
De nos regards décevants,
De nos soupirs éloquents,
Mais que je veux croire inoubliables !

Il faut être allé à Florence,
En pays d’Art et de Beauté,
Pour ne plus jamais renoncer
A l’harmonie d’une cité ancienne
Qu’on ne soupçonnait pas.

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