I

 

Les sables côtoient les sables sans histoire.
Les vagues supportent les plages de toute mémoire.
Et les vents n’ont que faire de nos habitudes.
Et les vents n’ont que faire de nos lassitudes.

Et nos projets d’étude s’accomplissent.
Et nos regrets attendris murmurent leurs vieilles
Histoires. Et l’azur le plus pur grandit
À mesure que grandissent nos souvenirs.

Nul ne songe à celui qui n’est plus
Après que les pluies se sont tues.
Nul ne pleure celui qui a disparu
Tandis que les fleuves nourrissent

Les terres déchues. Et puis il faut bien
Que les herbes soient grasses, derrière les sables,
Que les petits enfants se délassent éperdument,
Que les jours passent, que les femmes éternelles,

Au service de leur fragile beauté, n’embrassent
Plus que leur propre santé afin que
Nos larmes s’écoulent goûte à goûte
Quelque part, sur nos joues étonnées

Ou que nos yeux se ré-ouvrent bien vite
Sur nos consciences abandonnées. Il faut bien
Que nos cerveaux s’enchantent à redécouvrir
Le Monde après que notre âme ait brûlé !

Et puis tanpis si nos yeux s’éternisent, les ombres
Sur la place réalisent la quadrature de nos songes.
Et nos murmures ne sont plus que des souvenirs,
Nos paroles des soupirs, nos songes des péripéties.

 

II

 

Combien d’histoires furent écrites,
Inventées, vécues, vives, gaies, tristes ? …
Combien d’inutiles aventures,
Combien de soirs où, sans raison,

Toutes les lumières se sont enflammées ?
Combien de nuits encore à tergiverser :
– Partirais-je ?
– Ne partirais-je point ?

Combien de jours, combien d’instants
À n’espérer finalement de la beauté
Sans intérêt du ciel immense
Qu’un tout petit peu d’accalmie ?!

Mais les hommes traversent les lieux
De leurs propres amours sans jamais se souvenir.
Et puis s’ils se souviennent, tandis qu’ils sont vieux,
Qu’ont-ils à se souvenir ?

Il fait lourd depuis peu
Avec la nuit montante. S’agit-il
Pour nous, désormais de s’abstenir
Ou bien de réapprendre à vivre ?

Au petit matin,
On a posé des serviettes de bain
Sur les lits de plage.
Dans la matinée,

Par-dessus les plus souples éponges
On a posé les enfants longtemps désirés.
On a même jeté, sur leur peau délicate,
Par précaution, d’autres serviettes encore.

 

III

 

On n’a jamais cessé de se prémunir
Contre toute souffrance. On a même pris le temps
De s’allonger à côté d’eux, de s’endormir dans leurs bras,
De se réveiller à leur côté,

De leur sourire encore et longtemps
De sorte que leur contentement
Soit pour finir
Notre propre plaisir !

Les sables côtoient les sables
Sur lesquels se sont réunies
Les familles nombreuses. Partout
On voit des enfants sans histoire,

Des femmes sans mémoire, quelquefois belles,
D’autres fois désirables, des hommes farouches,
Fiers, sombres de caractère. À leur pied,
Les vagues sans se lasser caressent les chevilles

Des jeunes baigneuses nouvellement arrivées.
On dirait que toutes ces histoires sont écrites
De toute éternité, que nos regards n’ont rien à voir
Au-delà de nos propres lassitudes, que nos soupirs

Agrémentent bien inutilement nos rares espérances.
Mais tanpis se dit-on ! Puisque l’azur nous séduit tant !
Laissons-nous bercer d’illusions que nos propres vies
Sont peut-être les premières à goûter ce petit vent…

…Qui se lève, ce petit matin qui nous tend les bras,
Ce jour neuf et splendide
Comme une promesse d’accomplissement,
Fut-elle jamais tenue !

 

IV

 

Les sables côtoient les sables
Même durant les saisons mortes.
Et de grands vents pressés accomplissent
Bientôt ce que les hommes durant l’été

Ont laissé de côté. Toutes les nuits sont
Sans étoiles. Et les ciels, durant le jour,
Sans voile et sans flamme.
Les arbres le long des routes longtemps

Se félicitent de leur éternelle connivence.
La pluie étreint notre prudence.
Mais qu’ont-ils de changé, au fond,
Les arbustes nouvellement nés ?

Qu’ont-elles de plus attachantes,
De plus désirables, de plus séduisantes enfin
Les femmes hivernales non loin
Des naïades estivales ? Rien sans doute !

Aussi, s’agit-il bientôt pour nous
De revoir dans leurs yeux
Ce qui nous est connu déjà,
Depuis toujours,

Ou de vivre plutôt à leur côté
En feignant de croire que,
De leur prunelle insensée,
Presque tout nous est méconnu ?

Ni l’azur le plus ivre, ni le sourire le plus pur
N’étanche notre soif de vivre pour la première fois
Comme si les choses étaient toujours à découvrir,
Comme si les hommes et les femmes…

 

V

 

…Étaient des plantes grasses ou des pierres à polir.
Il paraît que les saisons de pluie sont celles où les fleuves
Font le mieux provision d’innocence, où les rivières
Séduisent les soleils trop rares, et où les herbes

Sont comme les femmes : hésitantes au gré des embruns,
Barbaresques, sans intérêt particulier, balancées
Par le vent dans les champs décoiffés…
Mais les hommes immatures convoitent de préférence …

…Les plus volages créatures. Et leur éternelle épouse,
Comme la fleur que l’on a longtemps espérée,
Préfère, quant à elle, s’imaginer, innocente et radieuse,
Fidèle et attristée, habiter d’autres hivers …

Mais les sables côtoient les sables
Sous les parasols récemment réouverts.
D’ailleurs, avec l’arrivée du Printemps,
Nul ne songe plus aux promesses

Qui furent faites et qui ne furent
Jamais tenues. Aujourd’hui tous viennent
Fredonner le Chant des Amours neuves,
Entendre les promesses nouvelles,

Les voix tendres dans le creux de l’oreille,
Les murmures d’Éternité, les paroles
Comme des caresses, même si elles
Ne sont pas souvent assouvies !

Voici venir le temps où les hommes se sentent
De nouveau capables de soulever le Monde !
Incapables qu’ils sont pourtant d’enlacer fermement
La moindre vérité, aussi inconstants qu’irrationnels,…

 

VI

 

…Presque autant incohérents que vraisemblablement inutiles !
Mais tous sont certains de bien faire ce qu’ils font :
– D’embrasser assez tendrement la bouche qui les embrasse,
De serrer assez fortement dans leurs bras cet amour qu’ils ont conçu,

De compter encore, dans le silence de la nuit,
Solitaires et pleins de fierté tout le profit
Qu’ils ont su tirer des Beautés qu’ils ont cru posséder,
Des plaisirs qu’ils se sont imaginés avoir goûtés !

Mais les sables côtoient les sables de toute éternité …
Aujourd’hui l’on respire sans doute le même air
Que celui que respiraient jadis nos propres ancêtres.
Après n’importe quel orage d’ailleurs, après

Que les hommes se soient soigneusement abrités,
Les femmes allongées au fond des cases,
Les enfants se sont mis à pleurer malgré tout …
Après tout cela, longtemps pour ne pas dire toujours,

Les sols ont dégagé la même odeur de pluie,
La même impression de larmes …
Et les insectes, peu après, virevoltent avec la folie !
Et nos sentiments se plissent comme nos esprits se froissent.

Et les courages comme les faiblesses dansent
Comme des sortilèges longtemps autour de leur proie !
Est-il temps de poser à nouveau, une à une,
Sur les lits de plage, les serviettes de bain les plus soyeuses ?

Mais les sables côtoient les sables sans histoire.
Les vagues supportent les plages de toute mémoire.
Et les vents n’ont que faire de nos habitudes.
Et les vents n’ont que faire de nos lassitudes.

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