I

 

Des drapeaux calmes aux couleurs vives
Flottent aux vents de la rive.
Sous un chapeau de paille et de myrte
Deux yeux gris-verts se ferment pour la sieste.

Avec leurs doigts de dentellière,
Sur les fleurs et sur les herbes
Les grands arbres séculaires
Allongent leur ombre fraternelle.

Et le jour imprudent lentement se déplace
Non loin des parapluies ouverts de l’Amour.
Tout passe et tout s’efface : nos amours
Avec les voix que l’on entend plus !

Après l’Ennui, parmi les désordres de la nuit,
L’avenir demande grâce
Au Temps qui passe
Comme une prière.

– Mais que sont-elles devenues
Celles qui en étaient si convaincues ?
À leurs yeux, il suffisait d’aimer
Le bonheur avant tout !

Il suffisait, à les entendre,
De s’émouvoir éperdument
Des hommes les plus fiers
Des hommes les plus forts,

Pourvu seulement qu’ils fussent
Toujours
Amateurs de soupirs
Et de nobles sentiments !

– Mais que sont-elles advenues
Celles qui en étaient si persuadées ?
De leur point de vue, il suffisait
De marcher longtemps

Sur les dalles cuisantes
Des allées, les pierres
Conduisant aux premières vagues.
Il suffisait

De s’abreuver de toute la lumière
Du jour,
Découverte comme un gage
D’amour entre vivants.

Mais, avec la nuit finalement peu fréquentée,
Derrière les parasols couverts pour la pluie,
Leur chaste Corps bientôt étendu
Sur la peau en tissu des lits de plage,

Confond l’usure de leur nuit
Dans les pliures de leur âge !
Et le juste ciel, au fond, n’est–il
Que ce décor inutile et insolite,

Sordide et désintéressé, non loin
Duquel se déplacent les lignes,
Se combinent les courbes,
S’intensifient l’ardeur à s’émouvoir,

La passion de se voir :
Le juste ciel bientôt
Comme le miroir de nos âmes ?!
Non.

D’ailleurs rien n’est jamais là
Tout à fait par hasard
Même si le hasard fait,
Bien souvent,

Que toutes les choses sont là :
Les fleurs, les arbres,
Les bras, les jambes,
Les sexes, les soleils,

Les drapeaux,
Les embruns,
Les dunes,
Les herbes…

Un bras se tend vers un autre
Et l’on dirait que, tout entière,
La Beauté est entrée
Dans ce geste.

Une bouche chuchote à une oreille
Qui ne veut rien entendre.
De longs et fins cheveux noirs
Ensevelissent une main douce

Et voilà sans doute l’Amour
Qui vient de faire ses premiers pas.
L’Amour ! Certainement.
L’Amour glissant à fleur de peau

Comme des seins lourds
Sur un corps triomphant.
Des doigts fins et empressés
Comme des gouttes de vin disparues

Dans des cheveux blonds et bouclés.
L’Amour ! Absolument.
Comme les ombres entremêlées
Des pas qui marchent ensemble.

La vague sur le sable dépositaire d’écume
Comme les bigarrures de nos âmes
Les soirs de lune !
Du linge blanc tendu sur des fils

Comme des drapeaux d’innocence !
Et toutes les naissances,
Toutes les apparitions comme des présages,
Des promesses, fussent-elles jamais tenues !

 

II

 

Mais quelle Surprise enfin !
Quel Prodige sans doute !
Car de l’eau calme et tranquille
Montent du bord de mer

Quelques vapeurs d’écume.
Et qu’après les poses de la nuit,
Les chairs embrasées s’en délectent,
Cela n’est que Justice.

Et que la peau sucrée des hommes
Y trouve quelque délice,
Cela n’est que Justice,
Après toutes les ardeurs de la nuit.

Eternels rivages…
Eternels offices…
Qu’en est-il de vos lois, de vos sacrifices,
De vos soupirs de fin d’été ?

L’océan de nos témérités
Dissimule bien longtemps hélas
Les paroles simples que nous voulions dire
Et que nous n’avons pas trouvé.

L’azur déplace l’éternel azur
Non loin du Temple où l’Amour
A dressé son autel !
Fille de toutes les nonchalances :

L’Amour ! Évidemment.
Perfide enfant née
De plusieurs mères inconnues !
Les hommes agitent la raison

De leurs alarmes
A votre vue. Et bientôt,
Dépouillés de leurs larmes,
Fiers bien-sûr, tels des guerriers

Impatients, ces hommes mûrs,
Avec leurs armes dressées et sûres,
Vaincus peut-être, mais non sans espoir
Et non sans effort, bien souvent, abandonnent !

Pourtant, dans le Temple où toute
La Nature est entrée,
Les femmes, quant à elles assurées
De leur prêtrise,

À l’Office des amours prêtent
Leur Beauté passagère.
Et même avant les sombres vapeurs,
Toutes les menaces du ciel,

Avant les sublimes instincts,
Les plus divers assemblages,
Tout semble futile et vain
Même aux vastes et incertains

Mouvements de chair.
Tout.
Et l’Amour enfin : incertain !
Surtout depuis que la fureur des flots

Conçoit à son endroit
Quelques sombres desseins.
Tout.
Et l’Amour enfin !

Surtout depuis que rien n’est de fait
Plus doux que vos tristes splendeurs
À la face de nos mystères,
À la vue de nos sacrifices !

Mais l’odeur d’encens du palais
Disparaît depuis peu… Mais les ruines,
Conçues de pierres orphelines, disparaissent aussi
Depuis que les femmes délibèrent !

La nuit tiède couvre du lieu
Le Temple attiédi.
À l’effroyable azur les étoiles assurent
Leur légitime tribu.

Vers l’effroyable azur les étoiles s’acheminent,
Suppliantes comme une ode,
Rebelles comme des flammes,
Soumises comme la lumière.

 

III

 

Or par un ciel sans étoile,
À cent mètres du Temple,
Les bergers ont conduit leur troupeau,
Les hommes ont déposé leur progéniture !

Et les femmes infidèles s’ennuient
Depuis qu’elles ne sont plus
Ni prudentes,
Ni sereines.

À cent mètres du Temple,
On dirait que le Temple est encore là,
Qu’il est presque partout finalement
Et qu’il y a peut-être davantage de superstition

À s’en laisser éloigner
Qu’à profaner sa Raison
À s’en vouloir approcher.
Telles sont ainsi

Les lois nécessaires de l’Amour :
Qu’il vaut mieux sans doute
Quelques alarmes à nos âmes craintives,
Quelques troubles même qui nous agitent,

Plutôt qu’être dépouillé d’une oreille
Attentive, voire inquiète, de tous ces soupirs
Qui ennoblissent le cœur
Tout en élevant nos yeux

À la hauteur des Rois
À la portée des Dieux !
Implacable ciel sur d’innocentes proies !
Et l’usage rend aussi les sentiments éplorés.

Mais quelle que soit la Loi funeste
Que l’Amour dresse à la face des humains,
Leur Corps anime toujours un festin
À la gloire de leurs sens,

À la faveur de leur chair
Et de leur sang.
O Fidèles Amours !
Amours que rien ne trouble

Si ce n’est l’Amour même
De ne plus aimer que soi-même.
O Funestes Amours !
Héritiers de vos saintes promesses

Et nous voilà,
Sur la paille des brebis,
Dans le lit des enfants,
Avec l’ennui des femmes désœuvrées,

Punis certes de toutes nos faiblesses,
Victimes sans doute de tous nos épanchements.
Et l’amour de l’Amour encore
Intimide nos transports,

Trouble nos usages quotidiens,
Affecte nos pensées même
Au point quelquefois d’en renverser
La plus heureuse inclination.

Mais, depuis que l’heure presse,
Que le jour répand l’imprudence et l’erreur,
Que nos égarements ont dessein de se plaindre
De la splendeur de nos vœux,

L’Amour confond ses conseils,
En tout lieu,
Rend docile l’ennemi même,
Fut-il indigne de ses lois.

L’Amour souffle
La naissance
Des fruits
Aux fleurs promises.

 

IV

 

Hélas, autant les fêtes sont riches
En offrandes et en plaisirs,
Autant l’Amour, par diligence
Ou par mépris,

Appauvrit autant ceux qui se sont imposés
Le sacrifice de leur nuit, que ceux,
Le don inestimable de leur âme,
La douceur extrême de leur Foi.

L’imprudence enfin, coupable et homicide,
Ne conduit-elle pas toujours leurs pas,
Dociles et incertains, par vos ordres,
Aux marches détrempées du palais de vos Idylles ?

– Un moment effrayé à la porte qui ne s’ouvre,
La Raison gémissante
Consulte son bourreau qui l’attend !
Le Désir ardent et sans justice

Poursuit l’objet de son acharnement.
Enfin et sur le point d’adorer les précieux restes
De la funeste Déesse,
La Raison implacable et souveraine, troublée pourtant,

Anéantie par endroit même,
Sacrifie à la vue du plaisir
De vivre par amour,
La sérénité de son Chant !

Et les hommes enlacés
Dans le sourire de leur compagne
S’intimident moins sans doute
Au contact de leur chair,

Dans l’embrasure de leur vaste Beauté.
Leurs mains claires et déliées se brisent
En caresses délicates et profondes
Sur leurs seins lourds et fiers,

Leurs lèvres entrouvertes comme un sanctuaire.
Et leurs mains, tremblantes
Comme des libellules,
Se posent sur leur ventre

Comme les brebis s’abreuvent,
Comme le vent furieux tombe
Avant qu’il ne pleuve.
O troublant sentiment !

Et leur visage brusquement inhumain
Dissimule bien mal
L’innocence de leur âme
Tandis que leurs gestes alanguis

Renferment les plus barbares ministères.
Leur sang, plutôt que se glacer,
Brave le trône où leur âme est dressée.
Leurs yeux, plutôt que se fermer,

Convoitent ouvertement
L’impudeur et la splendeur des sables,
Quelquefois l’Amour même, sans doute,
Dussent-ils craindre le soin de leur sort tout entier,

Détenu entre ses mains. Ainsi,
Et puisque les divertissements
Établissent leur empire
Sur les sables brûlants de nos conquêtes,

La Nature en grand secret
Fomente quelques sombres complots
A l’égard de nos propres amours,
Parfois même au dépend de nos vies.

Ainsi, et puisqu’il faut qu’il y ait sacrifice,
La mer généreuse disperse ses flots
Au fond de ses abysses.
La mer couvre d’écume

Nos songes incertains,
Notre âme houleuse et chancelante,
Le jour neuf et donc vierge toujours,
Comme une offense au Temple des amours.

 

V

 

Mais depuis que les enfants se sont endormis,
Confiants et tranquilles,
Calmes et sereins,
L’été exhale ses derniers soupirs,

L’Amour suspend ses ultimes arrêts.
Mais depuis que les enfants se sont tus,
Que les brebis se sont assoupies,
L’azur pur prend en otage

La rougeur de nos fronts,
Le tremblement de nos voix.
Les jours enfuis comme l’exige l’exil
Font cette réponse aux importunes mémoires :

« Nulle honte à opposer bienfaits à l’offense ;
Nul ombrage à solenniser nos fêtes,
À rendre caresses pour annonce de rupture,
Éloquents souvenirs pour paroles mensongères ! »

Et depuis que la tiédeur du soir
Est à la nuit qui s’avance
Un gage d’épousailles entre vivants,
Les époux futurs

Ont projet de s’attendrir l’un l’autre,
Avant que les vents ne flattent leur concupiscence,
Avant que les saisons nouvelles
N’aiguisent de nouveau leurs sens !

Car l’été finit bientôt
De consumer les feux des campagnes.
Car les blés hauts se dressent
Dans les champs décoiffés.

Car la saison finissante
Invente encore et toujours de nouveaux cieux,
Apprête longtemps durant
La moindre souche, le moindre soleil,

Le moindre désir
À la venue imminente
Des brises
De fin d’été.

Les arbres chargés de fruits
Parfument la vallée.
L’horizon, depuis l’autre nuit
Indifférent aux choses du Monde,

Circonscrit désormais nos amours profanes.
Et l’Amour, de toute évidence,
Comme l’inconstance des flots,
Tremble toujours

A se voir, par le ciel,
Imposer un injuste fardeau.
Et la richesse
Et l’or

Et toutes les pierres précieuses
S’accommodent longtemps,
Savez-vous, comme des esclaves,
Du cou de leur maîtresse,

Du poignet de leur maître,
Fussent- ils indigents ou sans cœur.
La Nature ne prodigue-t-elle pas,
D’ailleurs,

Ses bontés passagères autant
Aux âmes infortunées
Qu’aux fiertés inexorables ?
La Nature,

Au Temple des amours,
S’est retirée. Depuis peu
Les nuits
Silencieuses

Ont retrouvé
Le goût des jours de liesse.
Amour !
Avec quel autre songe

Pourrait-on vous confondre ?
Après la pluie,
Après l’ennui,
Quel est celui qui vous délaisse

Au point
Que la noirceur de vos flammes
Jette sur lui
Toute son ombre ?

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