I

 

Que de tracas et d’ennuis,
Ô Jour !
Que de travers par la nuit.

Abrité du vent incertain
Et ravi du soleil levant,
L’abricotier du jardin longtemps

Me confiait les maux de ses fruits mûrs,
Le souci de ses jeunes ans.
Quelquefois, j’entendais,

Allongé sous un ciel sans étoile,
Ses plaintes, ses complaintes
De grand oiseau empaillé.

Les petits vents du matin,
Me confiait-il, longtemps
L’ont chahuté.

 

II

 

Comme on peut taquiner
Sur l’amour
L’adolescent amoureux,

La rosée s’est moquée de ses fruits.
La fraîcheur de l’aube
La peau douce de ses abricots !

Que de tracas et d’ennuis :
Ô Jour !
Que de travers par la nuit.

J’ai oui dire même des ravines,
Non loin des sapins,
Que d’indécentes levées d’aube

Lui auraient forcé les ramures,
Fait craquer son écorce et même
Soufflé de sombres murmures.

 

III

 

Mais je n’ai pas voulu croire les chants
Des oiseaux migrateurs qui le trompent
Avec le hêtre, avec le chêne.

J’ai senti la terre noire et grasse,
Nourricière et appesantie.
J’ai vu un merle blanc non loin

Se poser sur la ramée.
Le jour grandissait de tous côtés.
Les fruits chauds s’adonnaient

Entre eux
A des complicités collégiales…
L’abricotier sentait cela

Comme une mère sent son enfant
Battre les parois de ses chairs.
Rien n’aurait changé cela.

 

IV

 

La Nature battait
Dans la sève de cet arbre,
Silencieuse et vivante,

Tous les battements du Monde.
Et les ramures se croyaient
Seules au monde. Et les bourgeons

Nouvellement apparus
Ourlaient déjà
La fierté des grands arbres.

Que de tracas et d’ennuis :
Ô Jour !
Que de travers par la nuit.

Puis l’arbre se tu, comme s’il
Avait eu honte de sa progéniture.
Puis l’arbre sentit l’instant crépusculaire.

 

V

 

Bientôt les choses simplement se faisaient.
L’intempérance des jeunes pousses
Se moquait de la sagesse des mousses.

L’exubérance côtoya le silence
Quand l’arbre s’endormit tout à fait.
Puis l’air se fit nouvellement

Plein d’humidité. Les lacs,
Dans le lointain, enceints des métairies,
S’attristaient d’imaginer

Le Monde sans arbre.
Pourtant les abricotiers
Du jardin, craintifs et timorés

Étaient plus resplendissants que jamais.
Pourtant l’écorce plaintive
Sur leur dos était plus ferme aussi.

 

VI

 

D’ailleurs, il fallait bien affronter
Toutes les rigueurs de la nuit.
D’ailleurs les fleurs des rives

Se levaient, une à une,
Avant que l’encre du soir
Ne tombe,

Avant que l’encre du soir,
Cette fidèle servante,
N’annonçât aux hommes

De quelque écoute, aimables en un mot,
Cette habitude même des abricots
A révéler au monde entier

Des êtres et des choses
Toutes leurs saveurs accumulées
Et tellement appréciables !

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