I

 

Les choses que l’on prévoit
N’adviennent point seulement
Les choses que l’on voit.

Les chants que l’on perçoit
Ne disent point également
Cela que nous en percevons.

Et ainsi tout autant
De tant et tant de choses
Par le monde.

Tenez, ainsi des regards
Discourtois posés au hasard
Des choses.

 

II

 

Ainsi des paroles dites
Aux mots écrits
Aux intentions prévues.

Ainsi des murmures accordés
Aux sourires contentés,
Aux soupirs tendancieux.

Ainsi des étreintes malaisées,
Des gestes imprévisibles,
Des vertus ignorées.

Ainsi de la tendresse
À la prétention même
D’être modeste.

 

III

 

Ainsi des arbres qui défilent,
Des chants lyriques enchanteurs,
Des fleurs qui font peur !

Ainsi encore de l’amour
Idolâtre autant qu’idole
Des convoitises.

Ainsi des regrets éternels,
Des passions infréquentées
Aux courtisanes insoumises.

Ainsi de la nuit encombrée,
Des lames de fond propices,
De la disposition des roches.

 

IV

 

Aux clochers de nos âmes,
Ainsi des berceuses qui vous
Enveloppent le cœur de soie

Naturelle, des herbes rares,
Des concertos pour flûte
Et orchestre.

Ainsi des transhumances perpétuelles,
Des saisons bouleversées,
Du désordre des choses.

Ainsi de l’ordre des planètes,
De l’azur intemporel
De l’infinité des accords.

 

V

 

Ainsi des temps morts
Où l’avenir est un fruit
Qui mûrit !

Ainsi des visages d’enfant,
Des caresses d’amante,
Des seins lourds qui se donnent.

Ainsi de tant et tant d’humeurs,
Tant et tant de babillements,
De façons diverses par le monde

D’épouser le monde même…
Ainsi de l’embrasure des fenêtres
Dont la lumière force le respect.

 

VI

 

Ainsi des femmes indiscrètes,
Des femmes découvertes
Dont une épaule dévoilée

Offre une épaule moins suspecte.
Ainsi des femmes que l’on croyait aimer,
De celles qui marchent à vos côtés,

De celle qui vous accueille.
Ainsi des épousailles !
Ainsi des cieux indécis

À se laisser plonger dans la nuit,
Des forêts prometteuses en senteurs
Éternelles, des échos vagues…

 

VII

 

…Dont la mémoire se fait
L’unique privilège.
Du novice qu’il faut convaincre,

Des promesses qu’il faut tenir,
De la règle qu’il faut suivre sans laquelle
Il n’y a d’harmonie musicale !

Ainsi…
Du fond des tunnels,
Des confidences laborieuses,

Des brumes légères sous le jour
Annonciatrices d’aubes rieuses.
Du sort de tout un chacun.

 

VIII

 

Ainsi du soir dépositaire et bref,
Du jour, même s’il n’y en a pas qu’un,
Des fumées sous les tonnelles.

Ainsi
Des hommes de peu de poids
Au commerce de nos âmes,

Des courbes élégantes
Au regard de la noblesse
Des cœurs.

Des séductions indécentes
Dont si peu pourtant ne souligne
La détresse.

 

IX

 

Ainsi
De la lumière des chambres
Que l’on éteint.

Des feux modestes de campagne
Dont un petit vent inquiet
Se charge.

Des broussailles incendiées
Avant le départ ardent
Des bêtes farouches.

Ainsi
Des montagnes dressées,
Emblèmes des chants de femmes…

 

X

 

…Hautement portés. Ainsi
Du soupirail que l’ennemi
Devine juste l’instant

Après être tombé.
Ainsi
Des pluies corrompues,

De l’or convoité au repas
Des convoitises.
Et pareillement de tant et tant

D’erreurs par le monde,
De bienveillances aussi,
De voix nobles.

 

XI

 

Et du courage quand il est temps.
Et quand il est tard aussi,
Ainsi des heures où le bilan est lourd,

Des parapluies ouverts
Aux endroits d’amertume.
Et après que les soupirs transitoires

Se soient tus,
Ainsi des hommes de labeur
Que la tâche n’arrête pas,

Des sueurs consenties
Malgré toutes les détresses.
Ainsi des opiniâtretés…

 

XII

 

…À se dresser toujours
Face aux vents.
Ainsi de l’amour encore

Et longtemps. Mais que de phrases
Prononcées et servies au repas
Où l’homme vous est convié.

Que de couverts argentés, Amour,
De porcelaines fines et raffinées.
Que de joyaux, que de diamants

Que de merveilles. De cristaux
Où il s’agit de poser les lèvres.
Hélas aussi que de diamantaires !

 

XIII

 

Que de convives étrangers
À nos humeurs,
Que de stupeurs !

Amour encore
Parmi les choses dissemblables,
Les hommes que je connais

Vous reconnaissent encore :
Servante en habit court
Au buffet de leur convenance.

Ainsi des voix en allées,
Légères parmi tant d’autres.
Et toutes les choses avec ces voix.

 

XIV

 

Et des silences au demeurant,
Et du désir éternel
D’épouser toujours le jour suivant.

À cette heure où les oiseaux migrateurs
Témoignent leurs anciennes migrations,
Ainsi des instants légitimes

Où l’éternité borde le monde.
Mais qu’il est haut, qu’il est haut
L’azur inespéré !

Et les choses avec les voix entremêlées,
Et cet ultime regard jeté au monde,
Au monde hélas dans lequel on ne vit pas.

 

XV

 

Et cette poignée de sable souveraine,
À cette heure où s’empoignent les grèves :
Toutes les grèves de ce monde émotif,

De ce monde tumultueux et périssable.
Autant de sable que d’haleine,
Autant de vent que de sable.

Ainsi des silhouettes aperçues
Assises dans les chaises de rotin.
L’été : cette saison où tout sent bon !

Les jardins aux parterres bien taillés
Embaument l’esprit des fleurs.
Et que les vents incertains,…

 

XVI

 

…Derrière les sables,
Nourrissent d’autres tumultes,
La chose en soi n’a guère

Que le poids du vent.
Et que le temps des chants
Précieux et rares

N’ait plus lieu, pour autant
Les plages brunissent leurs sables
À l’intention des corps.

Forte de ces choses qui se répètent,
La mer prolonge ses vagues illusoires
Sur le bord accidenté de nos mémoires.

 

 

Ainsi les choses que l’on prévoit
N’adviennent point seulement
Les choses que l’on voit.

Ainsi les chants que l’on perçoit
Ne disent point également
Cela que nous en percevons.

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