I

Il y a trop de mots sur les choses
Et avec eux tant de prose.
Sur la paume de nos mains
Souffle la brise des mots …

Le long des murets du jardin
S’accroît le lierre appesanti.
Mais les sabots de bois
Dans la terre anéantie

Ouvrent des ornières nouvelles
Telles des pans de phrases.
Bien-sûr qu’une plume d’oie
Suffit à réchauffer nos cœurs.

Sur la paume de nos mains
Souffle la brise des mots …
Sur la paume de nos mains
S’exhale tout le parfum des mots.

Et l’œil bien entraîné
Garantit bien souvent
Des pâles et lourds vertiges
Du Non-Sens.

Bien-sûr qu’une source d’eau
Finit toujours par sourdre de la vase.
O là ! Point de faillite
Parmi notre Langage.

Point d’infatuation
Au sein de nos syntaxes !
Sur la paume de nos mains
Souffle une pluie d’été .

II

Il y a trop de mots sur les choses
Trop de choses bouleversées.
Il y a trop de mots sur les choses
Et avec eux trop de fruits gâtés.

Si un arbre est un arbre,
Tous les arbres étant des arbres,
Je les nomme tous, indifféremment :
Arbre !

Et si le ciel est bleu l’été,
Les yeux de cet enfant bleus aussi ;
Si les reflets de cette eau,
Derrière le clocher,

Sont bleuâtres par instant,
Je les nomme tous, indifféremment,
Ciel, été, yeux, reflets, eau, clocher :
Bleu !

Il y a trop de mots sur les choses,
Pures ou impures
Vives ou pâles.
A l’estuaire des soleils moroses

Peuplent les divagations de nos âmes.
Bien-sûr qu’une brise d’été telle
Une femme à son enfant
Suffit à bercer les tilleuls.

Sur le promontoire neige
Des flocons
De mots sans cesse nouveaux,
Bien-sûr !

III

Et les rémiges de nos squelettes
Versent leur dévolu
Aux forces veules de naissance.
Bien-sûr

Qu’un seul cristal
Suffit à éloigner le mal
Des nouveau-nés
Apparaissant :

O Conquérants de neuves phrases,
Bégayeurs à venir, avaleurs de non-sens.
Il y a trop de mots sur les choses
Et avec eux tant d’espoirs.

– Soyez,
Verbes de couleurs,
Les organes moteurs
De nos chairs transis !

Soyez,
Adjectifs de sang vermeil,
Les parois que dédaigne
Notre impatience d’advenir !

Soyez,
Adverbes roses de muscles,
Enfin, l’aisance à promouvoir
L’harmonie de nos œuvres !

Soyez cela,
Frères que nous transportons,
Compagnons de nos rêves et de nos vies,
Mais ne soyez surtout que cela !

IV

Sur la paume de nos mains
Flétries des pluies du ciel,
Se sont apaisées nos humeurs
Et nos envies.

Nos jambes, depuis peu,
Coulent avec volupté :
Sœurs que se partage notre sexe.
Et nos cœurs se lavent

Avec plus d’aisance
Depuis que nos rimes savent
Se retenir :
Le livre qu’elles

Emplissent ne faisant plus
Référence bientôt
Qu’à la seule brillance
Du cuir qui le revêt !

Et la Nature n’en est pas
Moins ivre que je sache !
Et les roses ont toujours
Longtemps leur bain d’éloges !

Nulle femme ne saurait
Investir cette nuit
De sa poitrine trop hautaine !
Et la Nature n’en est pas

Moins ivre pour autant
Puisque derrière ces mots,
Qui d’eux-mêmes s’enfuient,
Renaissent de mon esprit …

V

… Ecloses depuis peu,
Les roses les plus pures,
Ecloses depuis peu
Dans la terre des hommes.

Puis des tissus mordorés
Ont trouvé cette peau de femme
A leur convenance.
Les adolescentes courbes

Se sont faites. Et des soirs
Sans étoile ont exhalté
Dans ce courant fertile
La ferveur des chairs satisfaites !

D’ailleurs, de l’enclos qui les abritait,
S’est échappée au petit matin de l’aube
La paille de leurs caresses
Et de leurs soupirs.

Sont-ce les brindilles noires de nos écrits,
De cendre bientôt advenues,
Que de nouveau ces mots sur les choses ?
Sont-ce les heures sombres des mots

Que l’on n’a pas trouvé, par leurs bois calcinés
Ou leur lumière trop tôt venue,
Que ces jeunes ornières ensanglantées
Telles des pans de phrase ?!

Il y a trop de mots sur les choses
Et avec eux tant de prose.
Sur la paume de nos mains
Souffle la brise des mots …

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