La scène se passait dans le compartiment d’un train italien
Il y a quelques années, ou peut-être quelques mois, un jour
En tout cas où elle devait par hasard voyager seule, à mes côtés.

Évidemment je ne la connaissais pas. Elle était assise à ma droite.
Au milieu du compartiment. Avant de m’asseoir à côté d’elle,
J’avais parcouru de long en large le wagon dans lequel d’ailleurs
Je n’avais aucune réservation. Il n’y avait aucune place nulle part. Le train était bondé.

Mais bientôt j’ouvris la porte du compartiment où elle se trouvait,
Par hasard, installée là, sur l’unique place à côté de laquelle
Figurait encore une autre place disponible. Évidemment
Je m’assis à côté d’elle, après avoir déposé mes affaires.
L’endroit était, par ailleurs, bondé de personnes
Qui ne m’intéressaient pas du tout.
Quelques visages absolument quelconques.
Des silhouettes sans intérêt. Des couleurs tristes.
Des corps inertes et des allures flasques.
Voilà sommairement ce que j’avais sous les yeux.

Mais heureusement le hasard voulut
Ce jour là que je puisse m’asseoir
À côté d’elle. Le hasard ou plutôt le Destin,
Même si probablement entre les deux
Il n’y a pas beaucoup de différence.
En tout cas ses vêtements avaient des couleurs claires,
Lumineuses avec des traits entrecroisés, je me souviens.
Il y avait même du blanc et puis du bleu-turquoise.
Elle m’apparut véritablement telle une lumière improvisée
Dans un endroit improbable. Sa présence me semblait un peu
Surnaturelle à côté de tous ceux qui figuraient à nos côtés.
Naturellement j’étais très intimidé
Par sa beauté. Elle me faisait l’effet d’un soleil
Inattendu et surtout particulièrement irrésistible.
J’avais, simplement en sentant sa présence à ma droite,
Déjà une haute opinion de sa personne.
Elle irradiait littéralement dans mon esprit imaginatif. Maintenant,
Si je voulais être plus terre-à-terre, son visage était celui d’une jeune femme
Probablement d’origine marocaine, ou d’Afrique du Nord,
Aux traits raffinés et aux manières subtiles.
Elle avait des gestes lents et précis qui lui donnaient
Beaucoup de candeur et de noblesse.
Étonnamment il me semblait que j’étais le seul
Dans le compartiment à l’avoir remarquée
Et surtout à avoir été, à ce point,
Subjugué par sa présence,
Pour ne pas dire
Par sa beauté.

Les autres parlaient entre eux de choses probablement sans intérêt,
Les uns lisaient, d’autres avaient un air hébété qui
Leur donnait une sorte de suffisance que l’on a
Quelquefois lorsque l’on est trop sûr de soi et que les
Autres ne comptent pas ou que l’on a une trop haute idée de sa personne.
Mais heureusement elle était là, radieuse, ravissante,
Discrète, appliquée dans ses gestes et noble dans ses postures.
Peu à peu je ne considérais plus personne d’autre qu’elle
Dans ce compartiment, je ne voyais plus personne d’autre,
Toute mon attention était dirigée vers elle et j’étais devenu
Aveugle et sourd à tout le reste.

Par exemple, je me souviens
Qu’elle cherchait dans son sac quelque chose
De particulier et je voyais ses doigts fins comme des aiguilles
Plonger puis ressortir à nouveau.
On eût dit un nageur
Sur le point de plonger du sommet d’une chute d’eau
À travers une suite de roches escarpées dans un point d’eau
En contre-bas …
… Puis disparaît quelques secondes dans les profondeurs
D’une eau subitement troublée.
Et finit par réapparaître à nouveau quelques instants plus tard.
Ses doigts effilés remuaient ainsi dans le fond de son sac
Comme ce plongeur au fond de l’océan !
Je sentais son regard survoler sa main qui avait disparu
Dans l’épaisseur du cuir. D’ailleurs, un peu plus tard elle ne semblait
Pas du tout satisfaite du résultat qu’elle avait obtenu.
Elle paraissait même contrariée car ses doigts continuaient
À s’agiter. Et je devinais, depuis mon angle de vue
Pourtant assez limité, son visage se crisper,
Sa bouche laisser paraître un léger soupir
De désappointement, si bien que je regrettais, de mon côté,
Qu’elle ne trouvât pas ce qu’elle cherchait. Je me disais
Intérieurement qu’il vaudrait mieux pour moi qu’elle n’eût
Aucun motif de mécontentement. Ainsi elle eut peut-être
Mieux accepté, du moins je le pensais, que je tente
De l’aborder d’une manière innocente et courtoise.
Ainsi elle eut sans doute mieux compris,
Je l’espérais du moins, que j’eus finalement, à un moment approprié,
L’audace de lui dire quelques mots bien choisis,
D’une façon qui puisse lui paraître
Aussi décontractée que respectueuse.

Mais les choses ne vont pas toujours comme on le souhaite
Et même souvent ce que l’on prévoit comme conséquence soi disant inévitable,
Se dit-on, d’une attitude ou d’une position, n’advient pas du tout
Dans la réalité tel que nous avons pu l’échafauder en y réfléchissant …
Bref, dans la pratique, je me disais :
 » Comment réussir à attirer vers moi son attention,
Tandis qu’elle chagrine de ne pas avoir trouvé
Ce qu’elle cherchait manifestement au fond de son sac ? »
Et puis je désirais aussi tellement entendre
Le son de sa voix me dire quelques paroles.
Je m’attendais à une voix chaude et pleine de couleurs,
Une voix douce avec un léger accent oriental
Qui eut pour effet certainement de me séduire vivement en éveillant
Chez moi une zone inconnue de ma sensibilité qui, ajoutée à l’intérêt
Que je lui portais déjà depuis que nous étions assis côte-à-côte,
Aurait augmenté considérablement
Cette forme d’embrasement dans lequel je m’étais mis,
Tout seul, et auquel je ne cherchais nullement à me soustraire,
Bien au contraire.

D’ailleurs quand je la regardais
À nouveau j’étais nouvellement embarrassé par
Sa présence. En fait j’étais simplement troublé. Et je ne réussissais
Pas à trouver un biais qui eût favorisé mon approche.
Or comme elle était très probablement d’origine marocaine
Je fis le pari qu’elle devait probablement parler français,
Au moins un peu. Ainsi me mettre à parler français, en Italie,
À une jeune femme certainement d’origine du pays du croissant,
En gageant que celle-ci parle français à son tour, me semblait
Une stratégie intéressante.
Ainsi je l’abordais en lui posant
Une question quelconque choisie au hasard en prenant
Soin seulement de choisir des mots simples. Je pus observer
Non seulement qu’elle comprenait ce que je lui disais et même
Mieux puisqu’elle me répondit immédiatement, d’ailleurs en français !

Je profitais qu’elle me dise ce qu’elle avait choisi de me dire
Pour plonger dans ses beaux yeux noirs mes yeux plus clairs.
Je n’eu pas le temps de me rendre compte combien
Je ne portais pas tellement attention à la sonorité de sa voix,
Maintenant qu’elle me parlait,
Contrairement à ce que j’avais imaginé auparavant.
Je fus plutôt, quasi instantanément ébloui lorsqu’elle plongea
Ses yeux sublimes, comme ça, tout-à-coup, dans les miens.
Se faisant ils éclairaient ainsi ma conscience d’une très étrange lumière.
Je les découvrais en même temps qu’ils me berçaient
D’une attention soutenue qui me fit l’impression
Que nous nous connaissions déjà depuis toujours !
Quelle douceur infinie que cette impression produite
D’une certaine connivence entre nous.
Ses yeux m’envoutaient littéralement dans ce qu’ils avaient
De plus mystérieux, de plus profond en eux, de plus secret.
Ils me disaient déjà tant de choses gracieuses
Qu’il me plaisait d’observer.
Ils me parlaient sans le savoir directement au cœur
De ma sensibilité et je me faisais un repas du dessin
De ses yeux lorsque ceux-ci me regardaient
Et que je subissais déjà leur envoûtement.

En fait elle était vraisemblablement une jeune femme napolitaine
Ou même sicilienne et de toutes les façons d’origine méridionale.
En tout cas son visage me plongeait dans une sorte de rêverie
Particulière et d’une très particulière sensualité
À tel point que je manifestais de la confusion
Dans mon attitude générale vis-à-vis d’elle.
Mais je savais aussi que je devais bientôt me ressaisir
Afin de me donner une certaine contenance propre à lui faire croire
Que j’écoutais avec intérêt sa réponse,
Un peu comme si la seule chose qui eût motivé mon intervention
Était seulement d’entendre ce qu’elle avait à me dire
Tandis que, de mon côté, j’en profitais
Pour nullement me concentrer sur ses paroles
Mais plutôt observer subrepticement les traits de son visage
Tellement inaccessibles tandis que nous étions seulement côte-à-côte,
Et par conséquent, du moins de mon point de vue,
Infiniment distants l’un de l’autre.
Je repris donc mes esprits le plus rapidement
Qu’il me fut possible. J’entendais sa réponse
Non sans un peu d’intérêt car il me fallait aussi,
En même temps, trouver un nouveau biais
Qui me permettrait ainsi de prolonger la conversation.
J’enchainais machinalement en rebondissant
Sur ce qu’elle avait pu me dire. Je lui disais
Autre chose encore, encore et ainsi, de proche en proche,
Je réussis à nous mettre en contact sans que cela,
Du moins je l’espérais de mon côté, n’eût paru
Suspect dans l’esprit de cette belle méridionale !
Nous échangions quelques paroles et cela se fit
Assez naturellement tandis que quelques instants
Auparavant nous ne nous connaissions pas du tout.

En effet au début elle semblait concentrée de son côté sur ses doigts
Qui plongeaient et replongeaient régulièrement dans le fond de son sac.
Son esprit était relié à ce que le bout de ses doigts lui faisait toucher
Et leurs mouvements étaient à leur tour guidés par l’image qui s’était formée
Quelque part dans son cerveau de ce qu’elle cherchait.
Mais depuis que j’avais trouvé le courage ou l’énergie plutôt de m’adresser
À elle, ces doigts fins s’étaient immobilisés, ses beaux yeux noirs
Stabilisés dans la direction de mon regard, et tout cela bien naturellement,
À tel point que je me trouvais assez détendu au moment
De lui répondre contrairement à ce que j’avais pu penser
Lorsque j’élaborais cette stratégie de mise en contact.
Sa voix était, comme je l’avais prévue, chaude et colorée,
Sensuelle autant qu’il est possible. Bien évidemment je découvrais
Certaines tonalités que je n’avais pas pu prévoir au départ.
Elle me disait des choses sans intérêt d’ailleurs dans un français
Assez approximatif. Je trouvais de plus en plus de difficulté
À trouver le moyen de rebondir sur ce qu’elle me disait
Afin de maintenir un flux continu de paroles entre nous.
Quand elle me parlait je cherchais des points d’encrage
À certains endroits de ces propos afin d’avoir un nouvel appui
Et être ainsi en mesure de relancer un peu plus tard la conversation
Que je ne voulais en aucun cas voir s’interrompre.
J’y parvenais d’ailleurs assez bien jusqu’au moment où je ne réussissais plus du tout
À trouver un nouveau point d’appui dans ce qu’elle venait de me dire.
J’étais tout-à-coup comme un alpiniste qui ne trouve plus
De point fixe dans la roche où il pourra poser son pied
Ultérieurement afin de lui permettre de progresser
Dans son ascension ! Bientôt un premier silence nous sépara.
Pris de cours je ne trouvais rien hélas qui pût m’aider.
J’étais devenu subitement comme cet alpiniste isolé et immobile
Sur la face immense d’une montagne immense et qu’il a eu projet de gravir !
Bref : Le désert dans mon esprit !
Alors je me mis bientôt à craindre une interruption définitive
Surtout lorsque je vis sa main plonger à nouveau dans son sac.
Son esprit semblait nouvellement en accord avec ce qui la motivait au début,
En ce début si peu particulier où nous n’étions rien l’un pour l’autre,
Où elle était seulement en prise avec sa propre vie.
Il est vrai qu’après avoir échangé quelques mots nous n’étions
Pas davantage devenu des confidents ni même deux personnes
Qui se connaissent et se parlent très tranquillement sachant
Que, dans ce cas, ce n’est guère un petit silence de rien du tout
Qui pouvait mettre en péril la qualité de notre relation.
Mais hélas je n’en étais pas là. Bien loin me semblait-il.
Et pour moi ce silence nouveau, survenu
Tandis que je ne m’y attendais pas,
Me fit l’effet d’un moment de grande Tragédie.
Alors quoi, plus rien ! De nouveau chacun pour soi !
Non. C’était hors de question. Il me fallait réagir sans tarder,
Maintenant qu’elle m’avait parler, et qu’elle ne pouvait plus
Désormais se contenter de rester cantonnée dans
Ses petites préoccupations matérielles
Depuis que nous avions échangé quelques mots.

Je n’espérais évidemment pas que la belle revienne vers moi
De son plein gré, de sa propre initiative,
En amorçant de son côté une nouvelle tentative afin de rompre
Ce silence. Et pourtant voilà bien ce qui advint !
Je ne pouvais imaginer que si celle-ci avait repris ses mouvements
De mains au fond de son sac, elle avait en même temps cherché de son côté
Un nouveau biais afin de nous remettre en contact. Non.
Cela je ne pouvais l’imaginer.
Cela me parut très surprenant et m’encouragea
Singulièrement dans mon espoir de mieux la connaître,
Mon désir de faire sa connaissance,
Mon souhait de réussir un peu à tenter de la séduire,
À faire en sorte qu’elle me considère un peu différemment
De tous ceux qui partageaient notre compartiment.
Notre conversation reprit donc un cours inattendu
Puisque nous nous sommes mis à parler
Non pas seulement du temps qui passe,
Non pas de l’endroit où elle se rendait,
Non pas non plus de ses éventuels projets,
Non. Rien de tout ça. Même si cela d’ailleurs, eût semblé
Bien naturel entre deux personnes qui ne se connaissent pas après tout.
Mais non, en fait, et contre toute attente, nous nous sommes surpris
À parler l’un et l’autre de Littérature française !

Et là je dois avouer que mon intérêt pour cette jeune personne
Se multiplia d’un coup.
Je n’avais plus devant moi seulement une jolie marocaine,
Attirante, sensuelle, avec un visage qui fait rêver
Et une voix aux accents orientaux inimitables…
Non. J’avais la chance de partager avec celle-ci
Des considérations littéraires qui complétaient
Si agréablement le tableau figuratif que j’avais la chance
D’avoir à mes côtés. Bien évidemment je ne laissais jamais
À part l’idée que je m’étais proposé intérieurement 
De lui faire comprendre de toutes les façons possibles
Mon souhait de me rapprocher d’elle.
Par exemple je n’oubliais jamais de bien la fixer dans les yeux.
Je voulais à tout moment me nourrir de la variété si particulière
De son regard, m’en imprégner durablement comme un trésor
Que l’on souhaite conquérir afin de le garder pour soi
Dans le plus profond de sa mémoire.
Je voulais aussi agir sur elle à travers mon regard plus clair
Et lui montrer en la fixant d’une manière particulièrement douce,
De mes yeux gris-verts, d’une part l’intérêt que je portais
À ce qu’elle me disait, d’autre part combien j’avais l’intention
Aussi de rentrer dans sa mémoire afin qu’elle pût
Se souvenir de moi en une autre occasion,
Et se dire peut-être à ce moment-là :
» J’ai rencontré, il y a quelque temps,
Un homme intéressant, séduisant et gentil
Avec lequel nous avons parlé de tout
Et qui semblait bien vouloir
De son regard cajoleur, tranquille et insistant,
D’une manière délicate, parfois maladroite,
Et presque toujours subtile,
Tenter de me séduire. »

Mais en même temps que le temps passait entre nous
Je sentais bien que je me racontais des histoires !
Je m’inventais un projet, un présent et même un futur
Dont l’élaboration définitive ne reposait bien évidemment pas
Sur mon seul désir, ni sur ce que j’échafaudais secrètement,
Et encore moins sur ce que mon imagination trépidante voulait
Bien me laisser présager. Non. Tout ce que je projetais
Naissait seulement de mon imagination et n’avait pour l’instant
Pas de rapport avec la réalité des choses. Non. Et puis
Il me fallait convaincre. Et d’ailleurs cela me semblait bien naturel.
On n’obtient pas ce que l’on souhaite simplement en se disant :
 » Je veux que cela soit ! » 
Non. Il me fallait montrer mes bonnes intentions.
Ne pas seulement l’écouter en la regardant avec intérêt.
Ne pas seulement rebondir sur ce qu’elle me disait même de façon
Plus ou moins pertinente, ni même simplement montrer
De l’intérêt général à toute sa personne
D’une manière plus ou moins marquée.
Non. Tout cela ne suffisait pas.

Car si je m’en tenais là j’aurais probablement réussi à lui montrer
Qu’elle était « seulement » une personne
Intéressante, jolie, cultivée et peut-être même désirable.
Mais après-tout, tout cela elle devait le savoir déjà.
Combien de fois lui avait-on fait remarquer qu’elle était si jolie,
Qu’elle avait un si beau visage, un si agréable sourire,
Une physionomie si désirable !
Tant de fois on avait dû montrer de l’intérêt pour sa personne,
Lui manifester même le désir de faire sa connaissance
En énumérant tous ses attraits tout en lui assurant,
De façon plus ou moins délicate,
Qu’elle serait bientôt très heureuse en acceptant
Une éventuelle rencontre.
Et puis je me rendais compte que je ne savais rien
De sa vie, de ses passions, de ses relations sentimentales,
De tout ce qui constituait son présent
Et encore moins son histoire, son passé, son enfance.
Tout cela était pour moi comme une terre inconnue.
» Terra incognita ! »
Bref la parole et le regard à eux-seuls ne pouvaient pas sans doute
Sceller entre elle et moi quelque chose de plus particulier
Qui eût permis de consolider mon approche,
Quelque chose encore de plus personnel
Qui m’eût permis d’entrer à armes égales
Dans son présent avec tout ce qui le constituait déjà.

Je devais rapidement réussir à la convaincre en affinant mes propos,
En la confortant dans l’idée que j’étais de toute évidence
Une personne recommandable, et tout cela de façon durable
De sorte qu’elle finit par accepter simplement que nous puissions
Naturellement envisager de nous revoir.
En effet il ne faut pas oublier que, dans un train par exemple,
Le temps qui passe n’est pas le même que sur la terre ferme.
Il n’a pas la même épaisseur, la même densité.
Il n’offre pas la même élasticité que sur terre où
L’espace à priori demeure immobile sous nos yeux.
On peut même dire qu’il a plusieurs dimensions,
Et selon avec qui l’on voyage, il s’étend tantôt indéfiniment,
Tantôt il se fige par moment tandis que l’espace
Continue de nous échapper…
Il y a tout d’abord le train qui traverse l’espace
Tandis que le temps s’écoule,
Mais il y a encore ma propre destination.
Enfin l’endroit où la belle devra descendre à son tour !

À ce propos je ne savais même pas si celle-ci descendait avant moi
Ou après moi ! Un point capital dans le cadre de mon projet.
Et pourtant je ne le savais pas.
J’avais été tellement obnubilé par le fait d’attirer et maintenir son attention,
Que ce point m’avait échappé et il me fallait,
Maintenant que je m’en rendais compte,
M’informer au plus tôt sur ce point.
En fait j’appris qu’elle devait descendre au-delà de mon point d’arrivée.
Cela me permit de mieux mesurer le temps maximal
Dont je disposais afin de continuer à lui parler, à l’écouter, à la regarder.
Je savais, par sa réponse, le petit espace de temps qui me restait
Avant de descendre du train, afin de tenter de réduire le flot
Continue de notre conversation, lui donner un tour plus pratique
En lui posant des questions plus efficaces dont les réponses fournies,
À mesure que je m’approchais de ma destination, m’auraient permis sans doute,
Du moins je l’espérais vivement, de la recontacter ultérieurement
Au moyen des informations qu’elles m’auraient donné tout simplement.
Désormais le temps n’avait plus ce caractère incertain, douteux et chaotique
Qu’il offrait au début où je la vis et où tout semblait s’accélérer si rapidement
Puis ralentir, puis s’accélérer à nouveau pour ralentir encore
Jusqu’à sembler s’interrompre complètement. Je savais maintenant
Que le temps m’était seulement compter et que j’étais même en mesure
De me dire : » Tout va bien. Je dispose encore assez de temps
Pour consolider mon approche. Dans quelques minutes
Il me faudra intervenir plus efficacement en lui demandant
Précisément ses coordonnées. »
Aurais-je réussi, au moment de lui demander ces informations,
À la convaincre suffisamment pour que celle-ci ne cherche pas confusément
Une mauvaise raison pour me refuser l’accès à ces données plus personnelles ?
Aurais-je su lui démontrer qu’elle avait un intérêt très particulier
À accepter de me les donner afin, aurait-elle pu spéculer dans ce sens,
De se dire combien de choses encore nous pourrions partager
Si nous avions la chance ou du moins la possibilité de nous rencontrer
Encore, ailleurs, à un autre moment. Cet autre lieu ainsi que cet autre temps,
Envisagés à cette occasion nouvelle où nous aurions pu nous revoir
Devaient peindre dans son esprit l’ébauche d’une Œuvre qu’elle avait tout intérêt
À vouloir poursuivre comme on poursuit une chose que l’on désire ardemment,
Comme on convoite une sensation de bien-être
Dont on pressent l’avènement prochain,
Comme on chasse durant l’Automne la bête de la forêt
À laquelle on a quelquefois pensé durant l’été…

Seulement afin d’obtenir ce premier résultat favorable,
Qui m’eût rassuré quant à la réussite éventuelle de mon projet initial,
Il me fallait absolument continuer obstinément d’accumuler
Un certain nombre de points positifs me concernant.
Lui faire comprendre, de façon élégante et courtoise,
Respectueuse et suffisamment insistante,
Que désormais une forme de conditionnement s’étant créée,
Elle ne pouvait plus résister à cette idée, devenue élémentaire et
Même indispensable, de me revoir !
Le temps semblait depuis peu s’écouler selon un mode plus ou moins continu,
Sans trop de soubresauts, ni de ralentissement inattendu,
Ni même encore de ruptures trop longues dans notre relation.
Je prenais lentement conscience que le temps qui me restait diminuait
À mesure que nous parlions librement. En conséquence j’étais partagé
Entre le contentement certain d’observer qu’elle ne semblait plus chagrine
De ne pas trouver ce qu’elle cherchait dans son sac, et l’inquiétude cependant
De penser que le temps qui m’était accordé touchait à sa fin.
J’étais un peu comme un joueur d’échecs qui voit sa pendule
Égrener des secondes et des minutes entières,
Signe manifeste que la partie devra bientôt prendre fin,
Avec un résultat que personne ne connaît encore,
Ni lui ni son adversaire, mais auquel tous les deux pensent
En se disant, chacun à sa façon, et tous les deux assez violemment,
Si je me trompe le dernier alors mon destin est scellé :
Je perdrais cette partie avec tous mes espoirs et mes illusions,
Sans le moindre doute, même si je souhaite plus que tout
Le résultat exactement contraire,
Lequel résultat mettrait quant à lui mon adversaire dans un état
Exactement équivalent au mien si par hasard
Il devait voir la Victoire lui échapper !
Ainsi les choses étaient simples du moins en apparence
Tout comme les règles d’ailleurs le sont, de toute évidence,
Du Roi des Jeux. Mais cette simplicité apparente,
Au cours de la partie que je jouais, était en fait jonchée de difficultés pratiques.
De mon côté je n’avais pas le moindre doute. Je devais la revoir. Ailleurs,
Une autre fois. J’utilisais un peu de temps, évidemment sans le lui montrer,
Pour me construire, par avance, en imagination,
Ce que je lui proposerai à ce moment-là,
L’endroit où je l’inviterai, le moment que je choisirai pour lui parler à nouveau.
Ce premier objectif s’il était atteint serait pour moi l’équivalent de cette Victoire
Que je convoitais lorsque, du moins en pensée, je jouais cette partie d’échecs.
Il me semblait que j’avais déjà capitalisé un certain crédit aux yeux de la belle,
Surtout à en juger à la qualité de son regard,
À l’intérêt qu’elle semblait bien vouloir m’accorder,
À l’abandon total de son air chagrin du début de notre voyage.
J’entrais cependant dans cette phase nouvelle où le temps devient moins disponible.
Et la conscience de cela me troublait suffisamment pour que je me rende compte,
De mon côté, que je n’étais plus aussi pertinent avec elle, pressé de savoir si
L’Espoir d’une Victoire pouvait m’être acquis,
Avec tout son cortège de bien-être instantané, de plaisir d’avoir réussi,
Et de satisfactions personnelles.
En bref la promesse d’une caresse toute particulière faite à mon Orgueil enflammé !

Lorsque je compris qu’il n’était plus temps de convaincre,
Mais plutôt de porter une sorte d’estocade, je me mis en condition
De faire atterrir notre conversation tout doucement,
Et de créer ainsi la transition avec des questions que je devais
Lui poser, d’une nature plus personnelle.
Lorsque cela eut lieu je vis que très naturellement la belle
Me donnât ses coordonnées. Elle semblait le faire comme si cela
Ne pouvait en aucun cas ne pas se produire, comme si
La qualité de notre rencontre était déjà si évidente qu’elle ne pouvait
S’achever de la sorte par un simple : » Au revoir. »
Non. Tout ceci n’avait pas de sens dans cette sorte d’inachèvement !
Non. De toute évidence nous ne pouvions pas ne plus nous revoir,
Évidemment dans mon esprit mais aussi manifestement dans le sien
Depuis au moins le moment où elle répondait favorablement à ma requête.
À ce point où j’en étais arrivé avec elle, il me faut avouer
Que j’aurais bien aimé savoir à quoi elle pensait lorsqu’elle me donna
Finalement ses coordonnés afin que je puisse la contacter à nouveau…
Je sortais du train en la saluant respectueusement
Sans autre marque de satisfaction.
Et pourtant j’étais très satisfait du résultat que je venais d’obtenir.
La première partie de mon match s’était achevé par une heureuse conclusion :
La victoire évidente résumée par la possibilité d’une ultérieure rencontre.
Je marchais lentement tout enorgueilli que j’étais
De tenir, à ma portée désormais, le fil conducteur d’un prochain rendez-vous …
Mon esprit était léger car il savourait méticuleusement le souvenir
De cette jeune et si belle apparition. Les traits fins de son visage
Tissaient dans ma mémoire une toile merveilleuse avec laquelle je jouais
À faire apparaître tous les motifs de plaisir
Qu’elle ne manquait pas de me procurer déjà.
La belle était désormais bien présente et bien vivante à mes côtés
Tandis qu’elle avait pourtant bien réellement disparu
Dans un lointain géographique imaginaire
Où l’emportait ce train que je venais de quitter.

Elle était loin désormais et cela de toute évidence.
Mais elle était aussi à mes côtés souriante et magnifique,
Gracieuse et tellement sensuelle,
Vivante et tout particulièrement désirable…
Le lieu où je venais de descendre était une ville charmante d’Italie.
Une ville relativement modeste comme il y en a tant dans ce pays.
Je traversais à pied le centre historique, la place du peuple,
Diverses ruelles encadrées d’habitations diverses, de négoces variés
Et de palais spectaculaires.
Les personnes que je croisais me paraissaient tous avoir pour moi
Des sentiments d’amitié, ou pour le moins des regards complaisants
De bienveillance et de gentillesse. Bien évidemment cela n’était que le fruit
De mon imagination enflammée et de mon sentiment de bien-être
Nourri par la présence à peine diffuse de la belle marocaine
Qui ne me quittait plus désormais et que je venais pourtant de quitter.
Je goûtais tout en marchant au plaisir délicat de déterminer avec précision
Le moment choisi pour la contacter à nouveau. Il ne fallait sans doute pas
Le faire trop tôt. Celle-ci eut mesuré immédiatement mon empressement
À la revoir. Ce qui l’eut peut être mis dans de mauvaises dispositions
À mon égard. Mais il ne fallait pas non plus trop tarder car alors elle eût eu
Probablement le temps de se dire : » Mais pourquoi ne me contacte-t-il pas ? »
Peut-être fallait-il qu’elle se pose un peu cette question mais sans doute
Pas au point de douter de mon intention réelle de la contacter à nouveau.

Bref elle devait attendre, un peu, mais pas trop.
J’arrivais chez moi après avoir traversé une bonne moitié de la ville.
Je défaisais mes affaires. Puis je décidais de m’allonger un peu
Afin de me reposer. En position allongé c’était comme si la belle marocaine
Était allongée à mes côtés. Je rêvais d’elle. J’imaginais son corps tout près de moi.
Je voyais son visage me regarder avec curiosité et un certain intérêt.
Je me transportais physiquement et totalement le long de ses jambes,
De son buste, de sa bouche, de ses yeux et de ses cheveux.
Je me mis même à lui parler à haute voix en lui disant des mots tendres,
Empreints d’une évidente sensualité. C’était si agréable que je continuais
Ainsi mon jeu de séduction imaginaire même si pour moi
Il y avait de la réalité dans ses jeux de l’esprit,
Il y avait de la poésie dans ce décor nouveau que je venais de créer de toute pièce,
Il y avait une vérité étrange à se sentir si proche de quelqu’un,
Si englouti dans les méandres de sa beauté,
Tandis que cette personne n’est absolument pas présente
Et même on peut dire que cette personne est de plus en plus éloignée
Géographiquement, matériellement, physiquement.

Je me retournais sur moi-même délicatement.
Je ne voulais évidemment pas froissé ce petit morceau de rêve
Que je venais d’élaborer. Et pourtant de proche en proche
La belle marocaine semblait vouloir échapper à mon esprit
Imaginatif et curieux, intrépide et rêveur.
Petit à petit sa présence imaginaire m’abandonnait.
Je n’arrivais plus à la serrer tout contre moi,
Approcher sa joue de la mienne, prendre sa main doucement,
Lui parler lentement afin de l’apprivoiser un peu
Et qu’elle croit, se faisant, être au beau milieu d’un moment de partage
Et de bonheur, de sensualité et de douceur.
Hélas, petit à petit, je n’y parvenais plus
Et l’objet de ma Passion fuyait mes bords
Comme un bateau prend le large lorsqu’il a trop séjourné à quai.
Mon joli fantôme disparaissait comme le brouillard
Se lève quelquefois durant l’hiver, au-dessus des campagnes,
Derrière les bois sombres, non loin des étangs et des troupeaux assoupis.

Il fallait bien que je me fasse à ce nouvel état.
Et puis avais-je seulement le choix ? D’ailleurs je ne savais que faire.
Et puis j’avais beau me concentrer tant et tant, rien n’y faisait.
Je n’avais plus personne entre les doigts,
Si j’ose dire. Ma belle marocaine s’était évanouie subitement.
D’un seul coup plus de rêve. Plus de fantôme. Et malgré tout, inéluctablement :
Toujours autant de Désir. Quelle tristesse que cet enchaînement funeste et injuste.
Avoir tellement rêvé cette rencontre même imaginaire
Pour finalement ne rien obtenir.
Avoir tellement songé à elle pour définitivement ne plus entendre sa voix,
Ne plus sentir sa présence à mes côtés.
Avoir tellement imaginé qu’elle eût pu devenir ce qu’elle n’avait jamais été jusque-là : À moi, toute entièrement dévouée !
Non, décidément j’étais frustré de ne pas avoir réussi à achever
Mon entreprise de sublimation.
Ma belle venait de m’échapper à nouveau, comme la première fois dans le train,
Mais cette fois-ci sans préavis ni avertissement.
C’était bien différent maintenant.

Dans le train j’avais su assez rapidement
Qu’elle s’éloignerait de moi après que je descendrais de ce dernier.
Mais là elle avait belle et bien disparu comme par enchantement.
Sous l’effet de quelques sorcelleries, de quelques diableries.
Ma belle que je tenais près de moi s’était évanouie.
En l’espace d’un instant, à la suite d’un mouvement malheureux peut-être
De ma part, ou d’une pensée parasite ou même tout simplement
D’une sorte de saturation de mon esprit, toute cette sensualité
Que j’étais sur le point de goûter complètement
M’avait fait faux bond et retournée sans doute
Dans la caverne de mon ignorance,
Dans l’antre des secrets de l’Amour et du Plaisir qui,
Par la faute de maladresses et d’approximations,
Se refermait subitement et inexorablement
Devant mon espérance et mon désir !

C’était bien dommage que je ne sache pas trouver le moyen
De récupérer mon trésor, afin de le cajoler et de le tenir blotti
Entre mes bras. Mais enfin, je me disais aussi que tout ceci ne s’était produit
Que dans le vase immense de mon imagination frénétique et insatiable.
Rien n’était concret. Ce n’était pas la belle marocaine que j’avais connu
Dans le train. Celle que j’avais eue entre mes bras était seulement une Représentation de celle-ci,
Assez fidèle pour sembler identique,
Mais pas assez réelle pour être tout à fait celle
Que j’avais bel et bien croisée en chair et en os dans le wagon de ce train.
Il n’y avait ici ni chair ni souffle ni parfum. Il n’y avait pas même
De chaleur ni de réelle présence puisque tout était inventé.
Pour autant cela me plaisait bien et j’aurais bien apprécié
Que cela durât davantage. Mais non. Je devais me contenter
D’accepter de renoncer à la fréquenter de cette façon onirique
Et trompeuse, balbutiante et irrégulière, incertaine et inachevée.
Il me semblait plus judicieux de tenter de revoir le modèle original,
D’essayer de la convaincre de l’urgence qu’il y avait de se rencontrer,
Elle qui était bien réelle,
De l’impatience aussi où je me trouvais de la revoir,
Et enfin de la remercier pour cette patience particulière
Qu’elle avait eu, durant tout ce temps, et manifesté
Si tendrement à mon égard.

Je me retrouvais ainsi quelque peu dénudé avec un esprit froissé,
Une imagination appauvrie et une impression générale de dénuement
Qui par endroit se manifestait dans un état d’indigence
Qui pourrait sembler incompréhensible pour qui avait bien saisi
Le caractère exclusivement imaginaire de mon étreinte.
Et pourtant il en était ainsi. Une sorte d’abattement s’en suivit,
Certes superficiel, mais que je devais néanmoins combattre
De façon à ne pas tomber dans une trop grande tristesse.
Le meilleur moyen était pour moi de me dire que la « vraie » marocaine
Existait quant à elle, bel et bien quelque part, et que je devais
Simplement la contacter afin de la rencontrer à nouveau,
Elle, si bien faite et de chair et de sang, et non pas seulement
D’images produites artificiellement dans un esprit turbulent
Et qui s’avérait être beaucoup plus spirituel que porté
À la matérialité des êtres et des choses.
Je décidais par conséquent de contacter sans attendre
La jolie marocaine qu’il me tardait aussi de rencontrer à nouveau,
Mais bien réellement cette fois ci.

J’avais compris que là se trouvait mon intérêt
Et mon apaisement également.
Et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ce faisant, j’allais très probablement
Pouvoir diminuer sensiblement le stress qui m’avait envahi précédemment.
Ensuite par sa voix aux accents orientaux j’allais pouvoir à nouveau
Savourer un moment que je souhaitais tout entier empreint de délicatesse
Et d’une très particulière sensualité. Enfin par sa présence ultérieure,
Près de moi, j’allais sans nul doute (du moins je l’espérais)
Réussir à apprécier un moment de vie intense,
Goûter à une forme de plénitude et de bien-être qui pourrait confiner
Avec un bonheur très particulier qu’on ne rencontre qu’à ces moments là
Et qui vous donne généreusement l’impression que votre corps
Ne vous appartient plus, que votre esprit vous inspire davantage et
Que la vie vous soupire suavement à l’oreille
De vous accaparer totalement ce moment de rare félicité.
Si j’ose dire je ne devais en aucun cas laisser m’échapper
Une occasion aussi prometteuse !
Bref j’allais être heureux même si ce n’était qu’un bref instant.

Ainsi je me levais de mon lit, me dirigeais vers mon téléphone
Et appelais celle qui devait devenir, peut-être,
Qui sait, dans quelques temps
À l’origine et de mon ennui
Et de mon bonheur…

_____