I

Bien avant de goûter aux petits vents friands
De l’été, longtemps il aura fallu patienter.
Il aura fallu certaines heures durant courtiser
Le moindre épanchement de ces vents,

Équarrir, certains jours, le ventre même
De nos mortes amours. Malgré
Certaines humeurs transitoires,
S’investir certains soirs plus que d’autres.

Et bien avant de goûter aux aubes prémonitoires,
Longtemps il aura fallu patienter. Longtemps,
Avant que les femmes tranquilles ne se reposent,
Que les femmes dociles ne s’assoupissent à vos côtés,

Sur votre épaule, longtemps il aura fallu songer
À leur corps frêle et désirable,
À leur âme volatile et délicieuse,
À leur beauté passagère et éternelle.

Serait-ce prétendre trop des courbes licencieuses
Que nous promettent leurs corps esquissés ?
Les vagues dolentes façonnent leurs soupirs
Quand le sable se souvient de leurs amours.

Mais je veux fêter aussi ce jour où,
De retour près des arbres vainqueurs,
Les allures fières qu’elles se donnent,
Poussées de vents meilleurs, prennent

Les sables pour miroir de leurs lassitudes
Et le ciel pour témoin de leurs convoitises.
Ainsi, lentement, les petits vents matinaux
Pourront honorer la séduction de leur âme,

Nos soupirs vétilleux se tairont. Ainsi, bientôt,
Dissimulé au fond des sables, l’été pourra
Ne plus être, à côté de leur chair empruntée,
Qu’un souvenir rafraîchissant.

II

Il faut dire que, dans nos mémoires éraillées,
Seuls, les souvenirs familiers s’érigent, (certes
Quelquefois erronément), mais parcourus toujours
De songes bourrus et de rêves érotiques.

D’ailleurs, ces derniers ne sont que peu de chose
À côté des heures fantastiques qui nous viendront,
Elles, bien irisées de caresses charnues
Et de baisers électriques.

Aux crêtes indécentes, derrière la ville embrumée,
La montagne dresse, avec le soir tombant, une ombre
Grandissante, intimidée et calme sur la mer
Dont le soleil, déjà, ne profite plus.

Les dernières heures du jour n’ont de cesse de s’écouler,
Les baigneurs, non loin des baigneuses, profitent encore
Des vagues porteuses d’écume jusqu’aux petits pieds
Des enfants, sur la rive…

Demain seulement, la Ville prendra de nouveau
Les couleurs qu’on lui connaît.
Les familles se réuniront encore avec les ancêtres.
Demain seulement, la plage disparaîtra

Lentement avec la nuit passionnée.
Les regards séducteurs convoiteront de nouveau
Les dunes, tandis que les ombres vieilles sur la mer
Rajeunie n’offriront plus que les parfums lassants

De la montagne durant le sommeil
Des arbres négociants. Ailleurs,
Au dessus des flots clapoteurs,
Seuls quelques marins-pêcheurs,

(Poètes à leurs heures),
Respireront bientôt les brumes
Ensommeillées et les relents
Assoupis des mystères de la Ville !

III

S’agira-t-il pourtant de bien grands mystères
Que ceux offerts à ces hommes tourmentés ?
Le silence de la mer étouffe-t-il dans leur cœur
Tous les regrets, toutes les plaintes, les rancœurs,

Tous les secrets et toutes les amertumes ?
Il faut dire qu’il ne pleut plus autant qu’avant
Sur les pierres déposées des hommes,
Enracinées dans le coffre des terres habitées.

D’ailleurs, la pluie, jadis prometteuse, s’est
Aujourd’hui abritée derrière les étendues de sable.
On voit bien, depuis, les femmes passer
Telles des soleils ardents, non loin des roches

Accrochées à leurs regards tendancieux.
Et les pierres calquent leur négligence
Au cœur même de ces roches, un peu comme si
La mémoire de leur lassitude devait être

Enfantée par ces pierres. D’ailleurs,
Au petit matin, leurs soupirs s’éteignent
Écrasés qu’ils sont par la chaleur des sables,
Sous leurs pieds en partance. Le soir, leur esprit

Songe, souvent avec hébétude, aux oiseaux
Majestueux des îles qu’une brise dépose n’importe où.
La nuit, les fleuves étanchent leur soif de les découvrir,
Femmes offertes à l’abreuvoir de leur nudité !

Il ne pleut plus, hélas, autant qu’avant sur les pierres
Déposés des hommes, enracinés dans le coffre des terres
Habitées. Mais les hommes sages encouragent
Les hommes courageux,

Aux raisonnements clairs ou captieux, longtemps
À fréquenter les plaines inhabitées, longtemps
À tracer des domaines sur la carte, où la Vérité
Reste à construire et les pluies à venir …

IV

Mais, depuis que certains vents bruyants
Se sont accroupis le long des côtes,
Les villes balnéaires se sont éprises
De leur Beauté particulière, de leur charme

Latent et que la nuit convoite. On peut acquérir
À peu près tout, en grand secret, y compris
L’âme précieuse des femmes conquises
On peut acquérir à peu près tout :

L’or du soir, le ciel couchant, la mer grise.
Or la pluie menaçante retient longtemps
Ce que tout le monde attend et que nos corps
N’espèrent plus. Et si le soleil s’est retiré

Discrètement et non sans quelque mauvais esprit,
C’est probablement que la Nature n’y tient plus.
Il faut que l’eau du ciel lave les esprits,
Les désirs, les convoitises…

Il se peut ainsi qu’il pleuve avant que les vents
Les plus bruyants ne se redressent, tapis qu’ils
Sont derrière les dunes. Il se peut ainsi
Que le ciel inonde l’ardoise des toits

Avant que de rafraîchir les esprits, que de mouiller
Les chairs entrouvertes et les muscles asservis.
Il se peut ainsi que le soleil s’esquive à nouveau,
Non sans qu’il n’ait auparavant estampiller la chair

Des jeunes estivantes avec son cachet d’Or !
Il se peut ainsi qu’en plein été, il fasse si chaud
Certains jours, que les hommes exténués et ravis
Croient entendre finalement, dans le lointain

Invisible pour eux, la pluie avec tous ses gros nuages
Prometteurs, ses gros nuages farceurs, mais qui,
Jusqu’à cette heure tardive, il faut bien
Le reconnaître, n’ont fait que mentir.

V

Je veux bien que les arbrisseaux
Soient indifférents aux vagues
Tumultueuses de l’océan.
Je veux bien croire heureuses

Les femmes resplendissantes.
Je veux bien la beauté des plantes
Pour ornement de la beauté des âmes.
Mais la Nature, hélas, tant que le ciel promet

À quelques-uns plus qu’à quelques-autres,
Demeure longtemps jalouse d’elle-même.
Nos désirs brûlent dans son sein même
Quand, le long des côtes, s’éteignent

Les lampions des fêtes estivales. De temps
En temps, sur les îles inattendues se reposent
Les vents rieurs, les vents amuseurs,
Les vents négociateurs des côtes,

De loin en loin, et que demain, sans doute
Aux portes des festivals, ils fréquenteront
Assidûment. Ils font rougir l’horizon de honte
Et de timidité, ces vents impertinents.

Et les fruits imaginaires dans les champs assoiffés
N’en peuvent plus d’espérer, depuis, que le ciel
Anéantisse la mer, puis les plages, puis les terres
Inaltérées avec ses eaux désaltérantes, avec ses eaux

Nourrissantes, avec ses eaux rafraîchissantes …
Je veux bien voir les bêtes lourdes et sages,
Domestiquées pour les hommes besogneux,
Courtiser le ciel, alors épais comme une gourde,

Pour de meilleurs fourrages !
Je veux bien l’orage menaçant, les plaines
Vertement rabrouées, l’insurrection des herbes
Et des fleurs …

VI

Mais pourquoi pleut-il aujourd’hui plutôt qu’hier ?
Pourquoi pleut-il davantage encore que
La dernière fois qu’il plut ?
Pourquoi la lumière du jour n’est-elle plus

Celle d’il y a quelques heures, tandis
Que les arbres sont semblables à eux-mêmes,
De jour en jour, que les fleurs se sont lassées
De la saison qui les fit fleurir et que

Les hommes se sont mis à écrire tout cela même
Qui valait peut-être, selon eux, la peine d’être vécu ?
Mais enfin ça y est ! Le ciel a eu raison
De toute la nature car il pleut depuis peu

Sur la terre cultivée des hommes.
Le sourire tendre et mouillé des jeunes filles
Est devenu comme une fleur arrosée.
Heureuses soient-elles puisque le ciel l’a voulu,

Même si la Vérité dans des yeux amoureux est aussi
Capricieuse que les vents chahuteurs pour qui
La mer ne fait plus d’effort. La Vérité aussi incertaine !
Mais à profiter tout à la fois du ciel changeant,

De la mer grosse de tapages assourdissants, de la pluie
Et du soleil disparu, il y a sans doute de quoi
Prétendre qu’il ne pouvait advenir que ce qui est
Effectivement advenu, à cet instant où les esprits

Étaient ailleurs, qui venaient peut-être depuis peu
D’oublier l’existence même de la pluie. Enfin,
Heureusement, les éclairs des horizons lointains
Condamnent autant la concupiscence des chairs,

Oublieuses des nécessités pluvieuses, que les horizons
Eux-mêmes complices de toutes nos faiblesses,
Avec leurs excès de monotonie,
Avec leur trop-plein d’ennui.

VII

Après que tout fut lavé, toutes les pierres détrempées,
Sitôt qu’achevées toutes les bêtes équarries,
Tous les soupirs accomplis, toutes les musiques
Religieuses, quelques volets intrépides s’ouvrirent

À la face de la mer, à côté des terrasses de marbre
Des villas. Après que les amants se furent aimés,
Quelques jeunes hommes sortirent de leurs abris
Qui profitèrent bientôt des sables nouvellement vierges,

Des plages les plus éloquentes, des horizons nombreux
Tout emplis encore des rumeurs faites, jadis, à l’égard
De la pluie. Puis ce fut le tour des jeunes femmes,
Sur le dos des pierres encastrées dans la mer,

À imaginer le sort qui leur sera réservé, au terme
De tous les caprices naturels que l’Ocean leur
Avait promis. Pour l’instant elles sont belles,
Se disent-elles, elles sont dignes, elles sont fières

Et arrogantes, surtout quand on ne leur fait pas
Toujours signe et que la Nature, par endroit,
Se fait trop injuste. Les fleuves grandissent
Alors leurs membres pour qu’elles deviennent

Des femmes, finalement. Et le temps succombe
À leurs charmes, du moins le croient-elles, comme si cela
Devait durer longtemps… Bientôt les enfants, jadis
Pleureurs et capricieux, se dressent par devant

La mer qu’ils chahutent quant à eux naïvement,
Avec les moyens dont ils disposent. L’Adolescence
Enfin, cette rose idiote enclin aux soupirs négligés,
L’Adolescence se poudre le visage d’inconstance

Tandis que la lumière de ses yeux témoigne d’autres
Témérités… Et depuis qu’il ne pleut plus sur tous les
Corps empruntés, le Soleil intimidé accompagne ceux
Que la Nature, du moins le croyaient-ils, avait épargnés !

VIII

Or la Nature a quelquefois de ces soupirs éternels,
De bâillements langoureux sur les chairs éreintées,
Qu’aussi tendre et séduisant soit le regard
Des femmes aimées, le temps fait son office

Tel un Empereur implacable et cruel,
Avec toute la maîtrise de l’horloger,
Toute la constance impériale de l’Éternité.
Aussi ne plus rien dire à l’approche de l’hivers.

Se taire plutôt que de discourir, car
Le temps que met le temps à résigner sa place
Réserve à l’homme d’autres repentirs.
Je me souviens encore des pérégrinations promises

Par les fiancées, aux instants où le temps ne comptait pas,
Où le temps venait de perdre son autorité.
Je me souviens encore des positions prises autrefois
À l’égard des prémices de l’hiver, quand

Ces dernières méditaient encore, au cœur même
De la terre, leur futur naissance à venir.
Mais le monde se réveille à peine.
Et le soir est comme un jeune homme

Qui se fait beau pour la jeune femme qu’il espère.
D’ailleurs, l’autre jour, je m’en souviens très bien,
Un couple de jeunes femmes, l’une belle l’autre moins,
Ont certainement bien fait de continuer leur chemin,

Même si j’eus, en grand secret, tant souhaité
Qu’elles s’arrêtassent, qu’elles m’abordassent
Par curiosité de découvrir ce que je pouvais bien écrire,
Ce à quoi je pouvais bien penser. Mais

Il a fallu que le temps passe, qu’il retrouve
Peu à peu toute son autorité naturelle
Sur les êtres et les choses, il a fallu
Que le soir enlise les humeurs passagères…

IX

Il faut savoir encore que la mer emporte quelquefois
Ses gros bouillons de tristesse loin des terres insolites,
Loin des îles isolées, loin des femmes imparfaites
Et que les hommes longtemps ont convoitées.

Les côtes exagèrent toujours bien-sûr
La bonté des sentiments du ciel à l’égard des terres,
À l’égard des hommes. Et ces dernières s’apprêtent
Sans doute à se laisser séduire à nouveau

Par les cieux rougissants et aussi intimidés qu’il est
Possible. Mais les allures de la mer, les postures prises
Par ses eaux ballotées, le sentiment d’affection de l’océan
À l’égard des côtes doivent aussi créditer l’idée

Selon laquelle le hasard n’a certainement pas pu,
À lui seul, apporter son concours à la réalisation
Des choses autant qu’à l’accomplissement des êtres.
Encore une fois, je veux bien que les allées des jardins,

Aménagées jadis au profit des hommes sans vertu,
Conduisent aujourd’hui leurs pas vers d’autres aventures.
Je veux bien quelque trop étroite entournure
Au contact de la peau pourvu qu’entre temps

Le bras aux intentions lascives de quelque sirène se soit
Enroulé autour de votre bras et que les yeux plus bas se soient
Faits aussi roucoulants que prometteurs. Je veux bien
Le silence des arbres, la folie des enfants quand il est

Temps de pleurer, la passion des pierres lourdes pour la mer
Immortelle, même si celle-ci, à la fois proche et lointaine,
Dresse constamment ses pavillons de fierté. Ainsi le ciel
Joue son rôle à l’égard des pluies, à l’égard des neiges.

Tâche nécessaire et ingrate de l’Éternité apeurée, quand
Il s’agit de se déshabiller et de faire face nouvelle au Monde
Comme l’amante le fait si bien à l’amant dénudé,
Après l’avoir, dans le plus grand secret, à son tour, désiré.

X

Et puis tant pis si l’Éternité s’est endormie !
Tant pis si je n’ai décidément rien écrit ;
Rien offert d’innocent, rien promis davantage
Que la stricte évidence de ces matins d’enfance

Qui s’enchantent avec la même mer roucoulante,
Le même ciel dégagé, le même soleil imparfait. Tant pis
Encore une fois s’il n’y a que quelques rares vérités
Dont on puisse être fier de représenter à la face

Du Monde la naturelle évidence. Après qu’il eut fallu user
La patience des villes, dire que, pour calmer nos sens
Et nos esprits, il aurait suffi de quelques chants lointains !
Dans un autre contexte, afin que l’on finisse par croire

La bonté des sentiments des arbres à l’égard de
Tous les oiseaux migrateurs, dire qu’il aurait suffi
Que ceux-ci s’emploient à abriter avant l’automne,
Mêmes rares, quelques-uns de ces oiseaux passagers.

Alors, quand le vent avec les vagues se seraient réunis,
Les arbres auraient boursoufflé la proéminence de
Leurs racines, les fleurs se seraient inquiétées
Que les âmes féminines s’offrissent le luxe exaltant

Et moqueur de tous les frissons de la plaine. Enfin, que
Tout ceci ait eu lieu, ou promit seulement de s’accomplir,
Entre la peine et le luxe de vivre seul, les petits vents
Friands de l’été, par ceux-là mêmes qui les attendaient,

Ne furent jamais regrettés. D’ailleurs, que les
Ciels changeants fassent usage, non sans
Quelque intérêt, des reflets argentés des eaux,
Prises entre les côtes et les îles, il ne faut pas y

Voir autre chose que la Patience nécessaire et ingrate
Des éléments qui savent apprécier, entre la Beauté
Qu’ils croient détenir et la Promesse de son existence :
Le temps nécessaire à l’accomplissement de toute chose !

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